Tara Lennart

 

Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Une histoire un peu absurde… D’abord l’enthousiasme du comité de lecture (d’une « grosse ») maison, puis l’éditeur qui m’appelle pour convenir d’un rendez-vous… et finalement me dire qu’il aime bien le roman mais qu’il n’y a « pas d’intrigue », donc qu’il ne peut pas le publier. Phrase mystérieuse qui m’a amenée à constater qu’il y avait énormément de romans sans intrigues – y compris chez lui. C’est un peu bizarre à entendre, venant d’un éditeur qui prend du temps pour vous appeler et parler de votre roman, puis se ravise comme s’il le découvrait d’un coup. Mais bon… ça prend du temps de s’habituer à ce qu’un éditeur vous pointe un défaut qui sera souligné comme une qualité par un autre !

 

 

Écrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

Si j’ai retenu une chose des dizaines de textes lus sur l’écriture, sur les conseils d’écrivains reconnus à des débutants, c’est de travailler. Toujours, sans cesse. Peu importe qu’on essaie de copier les manies de X ou Y qu’on adore, sa méthode de travail ne sera pas forcément la bonne pour nous. Par contre, chercher au plus près ce que l’on veut dire, pourquoi, comment, ce qu’on veut générer comme sentiment chez le lecteur, ce qu’on veut dire de nous, du monde, de notre perception, ça demande de beaucoup travailler. Pas forcément de s’asseoir tous les jours à heure fixe devant son texte, mais de plonger en soi, quelque part. De se questionner sur ses intentions, de toujours chercher à faire mieux. Bien sûr, il faut savoir trouver le moment où on se dit « c’est bon », et ne pas devenir obsessionnel et passer sa vie sur les mêmes trois lignes…

 

Écrire… Avec ou sans péridurale ?

L’écriture est une péridurale ! Le monde actuel est tellement brutal, tellement violent et paradoxal, parfois d’une absurdité insupportable qu’il me semble nécessaire de s’évader, de sublimer. L’écriture permet ça, tout en donnant la possibilité magique de laisser une trace, un petit caillou de son ressenti, de son regard, de sa façon de vivre l’époque et d’en témoigner. Duras disait que l’écriture est une façon de « hurler sans bruit » et je trouve cette idée magique. Hurler, ça fait du bien !

 

Écrire… Des rituels, des petites manies ?

Ah les mannes ! Oui en y réfléchissant, j’en ai quelques unes… Je n’écris que le soir, soit dans mon canapé, soit dans mon lit, calée dans des coussins. J’ai besoin du calme extérieur, de l’obscurité et de l’absence de sollicitations… J’écoute toujours de la musique, ou presque, comme pour à la fois me plonger dans ce que j’écris et rythmer mes pensées, sans que la nature de la musique ne déteigne sur le propos. Je peux raconter une histoire drôle en écoutant du black metal satanique, comme avoir en fond sonore de la pop acidulée alors que je raconte des horreurs.

 

Écrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plaît dans chacune d’elles ?

C’est amusant de répondre à cette question en ayant écrit trois romans et encore publié aucun ! J’aime beaucoup l’exercice de concision que demande l’écriture d’une nouvelle, le travail de précision, la recherche d’efficacité et de rapidité. Dans un roman, c’est le déroulement, au contraire qui va me plaire, le fait de m’attacher plus durablement aux personnages, à leur inscription, leur façon d’être et ce qu’ils veulent dire. C’est complémentaire, je trouve.

 

Votre premier lecteur ?

Je commence par relire mes textes à voix haute en marchant dans mon salon, pour trouver la musique du texte, dépister les répétitions et voir si le texte prend forme, lu tel quel. Après, vient l’étape premier lecteur, ou plutôt première lectrice, puisque ma meilleure amie, illustratrice et coloriste de BD, lit mes textes depuis des années et me donne son ressenti, son avis sur les passages à revoir, le travail à apporter. C’est une étape indispensable !

 

 

Lire… Peut-on écrire sans lire ?

À mon sens, ce serait une aberration ! Les écrivains que je fréquente sont de grands lecteurs qui restent en prise avec le monde littéraire et son actualité. Je ne comprends pas comment on pourrait écrire sans se nourrir de l’écriture des autres.

 

Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Il y en a tellement ! En fonction des époques et de ce que je cherchais dans les livres. Poppy Z. Brite, Bret Easton Ellis, Guillaume Dustan, Marguerite Duras font partie des piliers… Mais pourrais-je ne pas céder au name dropping et ne pas citer Jim Harrison, Charles Bukowski, Jack Kerouac, William Burroughs, Nina Bouraoui, Hervé Guibert, Virginie Despentes, John Fante, Ann Scott, Raymond Carver, Camille Laurens (et beaucoup d’écrivains américains dont le sens de la nouvelle reste inégalé à mes yeux). En fait, je peux tomber amoureuse d’une nouvelle, d’une phrase, d’un regard sur le monde, d’une manière de le retranscrire comme d’une œuvre entière.

Autant dire que ma bibliothèque me pose quelques soucis de place.

 

Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

Ah ha l’horreur, l’horreur absolue… Oui, ça m’est arrivé, et ça m’arrive même assez souvent. Avec le temps, j’ai appris à arrêter de paniquer, déjà. A autoriser mon cerveau à vouloir se détendre ou juste se mettre en mode off, et j’en profite pour regarder des films, jouer à des jeux vidéos, sortir. En fait, c’est assez agréable, parce que comme en arts martiaux, où les gestes et les chorégraphie s’enregistrent quand on ne les pratique pas, les textes évoluent quand on n’y touche pas. On ne perd pas l’écriture, du moins je n’ai pas assez de talent pour que ça me soit arrivé… C’est un bel exercice de lâcher prise en tout cas.

 

Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

Une amie d’écriture m’a vivement encouragée, alors que je n’écris jamais rien qui s’apparente à l’univers du polar. C’était un peu une sorte de challenge. Des écrivains que j’apprécie beaucoup ont participé aux éditions précédentes, en plus, ça me faisait bien envie. Mais il restait le question de « quoi écrire ? » (moi qui ne sais pas construire d’intrigue), et une fois le pitch de la nouvelle trouvé, c’était un plaisir de l’écrire, de plonger dans le noir, de trouver de nouveaux curseurs, un nouvel équilibre dans la construction d’un texte.

 

Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?

Oui, effectivement, je pense que nos lectures en disent long sur notre rapport au monde. Le polar, loin de n’être qu’une mode, pourrait être un moyen d’évacuer toute la violence imposée, de se défouler intellectuellement en lisant des atrocités, en constatant que les « méchants » sont généralement punis et que le crime ne paie pas, ou au contraire que ces salauds sont drôlement malins, de se confronter à une violence choisie et de voir son déroulement puis sa résolution en s’échappant.

 

Vos projets, votre actualité littéraire ?

Je suis en train de finaliser un recueil de nouvelles, et j’en suis folle de joie. J’ai toujours rêvé de publier des nouvelles plus que des romans. En France, c’est moins bien vu et plus délicat de publier des nouvelles quand on n’a pas déjà deux ou trois romans à son actif. Je suis en train de travailler avec une maison que j’adore et suis de près depuis des années… Et puis par ailleurs, j’ai toujours deux ou trois projets en cours, en lecture, construction, élaboration… Bref, ça devrait bientôt voir le jour !

 

Le (s) mot(s) de la fin ?

Merci Anonym’us et vive le noir

Le lien, pour aller sur la terrasse de Lila :

C’est là…

 

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