Stéphane Jolibert – Entretien

 

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Oui, je le suis, complètement. Pour faire ce boulot-là il faut l’être. Imagines un peu, tu écris le matin et le reste de la journée tu gamberges pour la suite. Du coup, tu réponds une fois sur deux aux questions que l’on te pose. Tu vis avec tes personnages, tu manges avec, tu dors avec, tu fais l’amour avec, et si tu inclus un chien dans le récit et que tu n’en as pas, le matin tu lui ouvres la porte. Et puis, là où tu le deviens complètement c’est lorsque tu t’assieds sur la banquette d’un train et que ta voisine tient en main l’un de tes bouquins. Tu n’oses lui dire que tu en es l’auteur, cependant tu guettes chacune de ses réactions, tu la dévisages et de fait, elle te prend pour un dingue.

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Pour être franc je ne vois pas la différence entre la prose et la poésie. Si ce n’est qu’une question de rime : la belle affaire. J’écris tous les jours même lorsque ce n’est pas dans le cadre d’un roman. Et pour ce qui est d’en lire :

« Frères humains, qui après nous vivez,

N’ayez les cœurs contre nous endurcis,

Car, si pitié de nous pauvres avez,

Dieu en aura plus tôt de vous mercis.

Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :

Quant à la chair, que trop avons nourrie,

Elle est piéça dévorée et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et poudre.

De notre mal personne ne s’en rie ;

Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! »

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Non, c’est lire qui m’a fait écrire. Je lis depuis l’enfance, j’ai grandi sur une petite île en face de Dakar : Gorée. Chaque année mon grand-père nous envoyait une cantine de livres. J’ai grandi avec Dumas et Victor Hugo. Bien plus tard, le jour des attentats de 2001, je me suis retrouvé coincé à l’aéroport de Sidney en revenant de Nouméa ou je vivais, j’avais un Moleskine dans la poche sur lequel je notais mes rendez-vous et ce genre de choses, je m’ennuyais, j’ai commencé à écrire mes impressions et curieusement ce texte c’est transformé en roman. Je l’ai envoyé à trois maisons d’édition et j’ai eu trois réponses positives. Lorsque ça t’arrive tu te dis « Pourquoi pas ! »

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

On écrit toujours plus ou moins la même chose, sauf que cette même chose évolue en fonction de ta vie, de tes rencontres, de tes ruptures, et puis soyons franc : écrire c’est aimer, alors le texte dépend étroitement de cette femme-là.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Non ! Je corrige peu, voire pas du tout. Mais ils tournent en tête longtemps puis ils passent sur Moleskine et seulement ensuite sur ordinateur, ce qui fait trois corrections quand même.

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Je citerais volontiers la phrase de Brassens, « Le talent c’est 5% de génie et 95% de travail », bosser tous les jours, pas de dimanche, pas de pause, même si c’est une courte nouvelle. Et la seule manière d’écrire, disons de se distinguer, c’est la solitude absolue. Il faut être entre toi et toi pour écrire. Ensuite faut être suffisamment dingue pour y croire, si c’est le cas, t’as une chance de convaincre le lecteur. Et, ce ne sont pas les ventes ni les festivals qui te réconforte dans l’idée d’être un écrivain, non, c’est lorsque tu t’assois dans le train à côté de cette femme qui lit et que ce livre-là, c’est l’un des tiens.

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié́ devient une propriété́ publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité́ de prendre ses distances vis-à-vis d’une société́ sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

J’en pense que vivre de ce que l’on écrit et ne vivre que de ça c’est déjà assez génial. Ensuite, les écrivains sont des anonymes. Il m’est arrivé de m’assoir sur la banquette d’un train et d’observer ma voisine lisant l’un de mes bouquins. J’ai pas osé me présenter et pourtant elle était jolie comme tout. Les auteurs aiment l’ombre, que dire de plus ?

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