Solène Bakowski – Entretien

 

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrireLa dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir folle ?

Devenir folle, je ne sais pas, mais ce qui est certain c’est qu’à un moment donné de ma vie, écrire m’a aidée à ne pas sombrer dans la dépression. Encore aujourd’hui, lorsque je n’écris pas plusieurs jours d’affilée, je deviens morose, je ne me l’explique pas. Disons que l’écriture fait partie de mon existence et qu’elle est devenue nécessaire à mon équilibre. Et puis, je sais que ça a l’air bête, mais j’ai l’impression que je ne sais rien faire d’autre (même ça, je ne suis pas certaine de bien le faire remarque !). Moi qui suis pétrie de doute en permanence, j’imagine que j’écris pour donner du sens à ma vie et pour me persuader que je ne suis pas seule sur cette Terre, qu’on est nombreux à ressentir ce que je ressens…

Du coup, réflexion faite, il a raison l’ami Bukowski. Si je n’écris pas, je vais sans doute m’enfoncer et patauger dans un truc pas terrible. Est-ce à dire que j’ai du style ? C’est pas garanti…  Tu connais sans doute l’exemple que tous les profs donnent pour expliquer la notion de démonstration : si le chat est un animal à 4 pattes, alors tous les animaux à 4 pattes sont des chats. Ouais, mais non, ça ne fonctionne pas comme ça…

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Très rarement, trop rarement. J’aime la poésie, quand j’en lis, il m’arrive de m’extasier devant l’économie de mots, le rythme, les images. Mais je dois dire que la plupart du temps, j’ai plutôt l’impression de passer à côté. Et comme la sensation de passer à côté de quelque chose me renvoie à ma conviction d’être un peu stupide, je ne m’y frotte pas souvent…

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petite ? Ou c’est juste du boulot ?

Je suis comme Brel, convaincue que le talent c’est avant tout se mettre à faire quelque chose. Mais quitte à le faire, autant essayer de le faire assez bien pour en être à peu près satisfait (ce qui n’arrive jamais en ce qui me concerne) et donc, se donner les moyens de ses ambitions. Et, par moyens, j’entends boulot et sacrifices.

Après, je crois au don, oui. Je crois que les gamins ont tous un truc différent dans le sang. Regarde les premières images de Michael Jackson, regarde comment bouge ce gosse de 10 ans, comment il parvient à emmener le public avec lui, le charisme qu’il dégage déjà. Tous les enfants ne possèdent pas cette aisance. En revanche, s’ils sont un certain nombre à la posséder, tous ne deviendront pas Michael Jackson. Il y a donc, à mon avis, ce petit supplément d’âme au départ qui fait que tu te rends compte que t’es pas trop mauvais dans un domaine ou que tu aimes particulièrement t’adonner à quelque chose (l’écriture, le dessin, les langues étrangères, la cuisine, la pyrogravure ou la reconnaissance du chant des oiseaux). Ensuite, tu travailles ou pas pour devenir meilleur et vraiment transformer ça. C’est à ce moment-là que le gosse devient Michael Jackson, ou pas.

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

L’académisme m’angoisse, les cages m’asphyxient. L’écriture, c’est la liberté, c’est pouvoir être à la fois le réalisateur, le scénariste, le casteur, le metteur en scène, le comédien, le décorateur. Ce qui ne signifie pas oublier le lecteur. Car un film sans spectateur ne sert à rien. Si tu veux délivrer un message, il faut quelqu’un pour le réceptionner. Même si c’est ta mère, ta cousine ou ton boucher. Tu dois faire en sorte que le message soit intelligible et c’est sans peut-être là la plus grande des difficultés.

Je me détourne vite des auteurs qui ne se renouvellent pas ou qui me parlent comme ma copine Delphine. Je trouve ça facile. Je comprends que certains lecteurs y trouvent du plaisir, mais pas moi. Quand je lis, j’ai besoin qu’on m’emporte, qu’on m’envole. J’ai besoin que les mots me fassent vibrer, que le style de l’auteur me surprenne. J’ai besoin de sortir essorée d’un bouquin. Si je veux autre chose, j’appelle Delphine…

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Je n’arrive pas à jeter mes textes, j’ai sans doute trop de respect pour mes personnages (c’est idiot, je sais…). En revanche, si je ne jette pas ceux dont je ne suis pas satisfaite, je ne les fais pas lire. Je les range jusqu’à ce l’envie me prenne de m’y replonger. Tu vois, j’ai actuellement un texte au fond de mon tiroir sur lequel j’ai travaillé deux ans. Pour le moment, il dort. Dès que je me sentirai prête, j’irai le réveiller. Comme Bukowski, je crois au retravail acharné des textes. Je crois aux coups de sécateur, je crois que l’envie de faire toujours mieux est salutaire. Le jour où je me contenterais d’un premier jet (même si la relecture est pour moi un travail fastidieux où le plaisir est bien moindre que lors du processus de création pure), faudra penser à me balancer une gifle pour me remettre les idées en place. Parce qu’alors, la paresse et la surconfiance en soi auront pris le pas sur tout le reste.

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Je suis autodidacte, mes fondations sont sûrement bancales. Ma formation initiale, c’est sur les pages de l’existence que je l’ai acquise. D’ailleurs, lorsque j’ai entamé l’écriture de mon premier texte (Un sac), je ne m’étais posée aucune question : je n’avais jamais fréquenté d’ateliers d’écriture, jamais ouvert un guide de creative writing. J’avais seulement au fond de mon crâne un personnage qui crevait d’envie de sortir de là. C’est seulement maintenant que je m’intéresse à ces questions. Alors oui, je pense qu’il y a des techniques, qu’avoir un peu de théorie est d’une grande aide. Mais c’est comme pour tout, la technique est faite pour être sublimée. Tu dois la maîtriser pour mieux la dépasser. C’est comme un gamin à l’école. Au début, on lui apprend à former des lettres cursives identiques à celle du tableau, on ne tolère pas la moindre canne de travers, boucles penchées et f inversés sont proscrits. Et puis, peu à peu, on te lâche les baskets avec ça, tu finis par tracer tes f et tes boucles comme tu l’entends. Mais parce que tu auras acquis la bonne technique, ton f et tes boucles seront lisibles…

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié́ devient une propriété́ publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité́ de prendre ses distances vis-à-vis d’une société́ sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

L’auteur n’est pas son texte, il y a un monde entre les deux, peu importe ce que l’auteur a mis à l’intérieur. Même dans le cadre d’une autofiction, l’auteur n’est pas le narrateur. Quand je lis un livre, ce n’est pas l’auteur qui murmure à mon oreille, c’est le narrateur. Même si un auteur est assez doué pour donner l’illusion de se confier directement au lecteur, ce n’est jamais le cas en réalité. L’auteur ne devrait donc jamais devenir une propriété publique, tout comme un chanteur, un acteur ou une personnalité politique ou médiatique. Le droit à la vie privée devrait être un droit inaliénable, pour tous les individus. J’ai quand même l’impression que sur ce plan-là, les auteurs s’en sortent mieux que la plupart des autres professions artistiques : je n’ai jamais vu la vie de Marc Lévy étalée en mode gossip, ni celle d’Amélie Nothomb. Les seuls dont je vois s’afficher l’existence sont ceux qui, au fond, le souhaitent et en font leur beurre.

Quant à savoir si l’artiste a, plus qu’un autre, la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis de la société (d’ailleurs, est-elle vraiment sur le déclin, cette société, ou simplement dans un mouvement de métamorphose perpétuelle qui fait que, déjà, mon arrière-grand-père nous pensait au début de la fin ?), c’est difficile. Disons que, d’un point de vue strictement matériel, s’il a la possibilité de vivre de son art, alors oui, il a techniquement le temps de regarder passer les gens et d’observer les métros dans lesquels il ne monte pas. Le temps, aussi, de se poser des questions que les autres ne peuvent pas se poser, parce qu’ils courent sans cesse entre les enfants, le boulot, les courses et plein d’autres obligations. Avoir le temps de réfléchir, d’imaginer, de créer est un luxe réel.

Après, je ne pense pas qu’un artiste ait plus de légitimité qu’un restaurateur ou qu’un crémier pour porter un regard sur la société. Disons qu’il a la chance, lui, de disposer d’un espace d’expression et d’un auditoire. C’est la seule différence à mon avis.

 

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