Simple mortelle – Lilian Bathelot

Simple mortelle – Lilian Bathelot

La manufacture de livres

Je crois qu’un des exercices les plus ardus, quand tu poses des mots sur le clavier, ou sur ton carnet, c’est de devenir quelqu’un d’autre. Et sans doute que c’est à cet instant précis que tu mesures la difficulté de ne plus être simplement ces mots, mais ce qu’ils représentent.

Écrire comme une femme, quand t’es un homme, ça semble finalement assez simple. Suffit d’ajouter une lettre à la fin des participes passés… ou d’en enlever une si c’est l’inverse.

Devenir une femme, et transformer cette illusion en quelque chose qui te dépasse, j’ai rarement rencontré cette capacité chez un écrivain. Rarement. Partir à la rencontre de ces sentiments que je ne connais pas, cette fragilité et ce courage mélangés qui fabriquent les mères, les amoureuses, les amantes.

« Comment devenir le son d’une roue de charrette qui s’arrache du sol… » comme l’a dit Franck Bouysse lors de son entretien avec Buk…

C’était le préambule. J’aime bien les préambules.

Dans ce roman, il y a Nicole. Elle a tout quitté pour devenir institutrice. Tout. Sa vie d’avant. Sa ville aussi. Elle accepte une affectation dont personne ne veut, au bout du monde, dans l’Aude. Un village perdu, presque un lieu-dit. Avec des vrais gens dedans. Tu sais, ceux qui te disent « bonjour ! » quand tu les croises.

Juste avant d’y arriver, alors qu’un orage de fin du monde l’oblige à arrêter sa voiture, elle croise un berger, berreté et capé. Louis Lacan, il s’appelle le berger. Mais c’est pas un berger. C’est celui qui va l’emmener tout au bout de la passion, avec tout ce qu’elle peut avoir de destructeur, mais celle aussi qui te permet de rebâtir sur les ruines de ta vie, même si tu croyais que ce n’était pas possible. Même si tu pensais que tes souvenirs étaient autant de blessures qui ne cicatriseraient jamais.

Ces blessures qui suppurent comme des plaies que tu grattes pour les empêcher de se refermer.

La passion, celle qui t’oblige, celle qui te désespère parfois, mais celle aussi qui te laisse entrevoir les éclats de lumière du bonheur, au milieu du noir de la réalité.

La passion qui te ronge, lentement, sans que tu t’en aperçoives, et qui te laisse anéanti, au milieu du désert de ta vie, quand celui ou celle qui te l’inspirait est parti…

Alors c’est un livre sur les sentiments ?

Oui, aussi.

Un livre sur les âmes, le truc auquel tu commences à croire seulement le jour où tu sens le départ approcher, quand tu décides de faire le point sur ton passé. Ce truc là. Ces 21 grammes qui sont ce qui fabrique l’humanité.

Un livre sur le passé, et sur les séquelles qu’il nous laisse, enfouies au fond de nous, dans un coin qu’on refuse de nettoyer, un endroit tout noir, où jamais la lumière ne pénètre, parce qu’on a construit un mur tout autour. Un mur si haut que même si on lève la tête, on n’en voit pas les dernières pierres.

Lilian Bathelot, il aurait pu s’arrêter là.

Nous raconter une histoire, simple et belle, et ça aurait presque été suffisant pour nous émouvoir, mais il a décidé de nous dire aussi une autre réalité. Celle que tu croises parfois au détour de certains faits divers. Celle qui te fait douter du bien-fondé de certaines institutions, quand tu te dis que non, c’est pas possible. Qu’on ne peut pas à ce point nous prendre pour des moutons. Quand tes idéaux sont bousculés par le mercantilisme ou ce qu’ils appellent la politique.

Quand des décisions qui te paraissent iniques et irrationnelles sont prises par ceux qui arpentent les couloirs du pouvoir.

Quand on t’explique que construire un barrage ou un aéroport, c’est le Bien. Que le Mal, c’est de vouloir lutter contre ça. Tu sais, les ZAD, où comme l’a dit une ministre récemment, la vie d’un homme, ce n’est que la vie d’un homme. Qu’il soit flic ou zadiste, ça peut arriver…

Alors le roman d’un homme et d’une femme qui décident d’être, simplement d’être, exister à travers l’Amour qu’ils se donnent contre ceux qui veulent le leur prendre, de se tenir la main, et de parcourir les chemins de la montagne que Louis va apprendre à Nicole. Les chemins qui t’emmènent rencontrer ta condition d’être humain, avant qu’on te fasse croire le contraire.

Un roman sur la manipulation. Sur les mots qu’on te donne à croire. Sur les mensonges écrits par ceux qui veulent simplement te marcher sur la tête et t’enfoncer dans la boue qu’ils ont créée, celle qui sent si mauvais quand tu t’en approches.

Un roman sur l’humanité.

Sur ces moments où ramasser une girolle qui pointe entre les cailloux te permet à nouveau d’exister.

D’être un simple mortel, de ceux qui marchent, le nez au vent, et le sourire aux lèvres…

C’est un roman noir, au milieu de la lumière de la nature.

J’ai aimé. Grave.

Va le chercher…

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