Sandrine Collette – Entretien

 

On va se tutoyer, Sandrine, si tu es daccord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir folle ?

Tu sais quoi ? Tout le monde va te répondre que pour être auteur, il faut être un peu fou. Alors je ne vais pas faire exception à la règle, et pourtant je peux te dire que ça m’énerve, d’être comme tout le monde. Mais même mon éditrice me dit que les auteurs sont tous barjots, un peu, beaucoup, d’une certaine façon, gentiment, méchamment, et vu que je suis un auteur, je rentre dans le lot, je suppose. Comme tous les autres aussi, j’ai toujours aimé écrire, toujours écrit, plagié le Journal de Mickey quand j’étais môme, réinventé les aventures du Prince Saphir, enfin je n’ai jamais arrêté, même quand je savais que c’était nul. J’ai tout brûlé, aussi, vu que j’habite à la campagne, quand je fais des grands feux d’arbres tombés et que les flammes qui montent à quatre mètres ne laissent aucune chance à mes cahiers et mes tas de feuilles. Et j’ai recommencé. Pendant quarante ans, j’ai écrit juste pour moi. Pour le plaisir. Pour l’envie. Pour le besoin. Parce que je ne cause pas trop. Souvent, je me dis qu’il vaut mieux se taire plutôt que de dire des choses inutiles : à la maison, c’est souvent silence. Écrire, c’est parler quand tu n’es pas capable de parler. Et si tu ne parles pas, tout reste à l’intérieur de toi. Alors, d’une façon ou d’une autre, il faut que les mots sortent, même avec les doigts.

T’as raison, je dois être un peu dingue. Mais t’as vu, je cause comme toi. Ça t’inquiète pas ?

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Non et non. Ce n’est pas que je n’aime pas, mais la prose m’occupe déjà beaucoup, et puis je ne suis pas sûre d’être douée pour ça. Pareil pour la lecture : j’ai en permanence une centaine de romans en retard, c’est l’extase totale de savoir qu’il y a autant de petits livres entassés autour de mon lit et de mon bureau, et qu’ils se renouvellent en permanence, mais ça ne laisse pas de place au reste. Bien sûr que j’ai le choix. Disons qu’à faire le choix, je préfère lire des romans. Fin de la deuxième question : dingue ET obtuse.

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »(lettre à John Fante)

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petite ? Ou c’est juste du boulot ?

Je crois à l’injustice et à l’inégalité. Je crois que certains d’entre nous ont des dons (des facilités ?) que les autres n’ont pas. Ma meilleure amie a toujours rêvé de chanter, mais elle chante faux, il n’y a rien à faire. Elle a pris des cours, elle a vraiment essayé pendant des mois, peut-être des années, mais je suis témoin, ça déraille chaque fois. Elle s’est même fait virer de la chorale. Alors non, il ne suffit pas de travailler. Si on n’a pas un petit quelque chose à la base, c’est peine perdue.

Mais il ne suffit pas d’avoir des facilités non plus. Il faut les deux. Du talent mis au service de l’exigence. S’il n’y a que le travail, tu es un laborieux ; un laborieux, c’est rarement brillant. S’il n’y a que le talent, tu es un fainéant ; un fainéant, ça peut être brillant, mais ça ne tient pas la distance.

Maintenant, imagine la joie qu’il y a à avoir ce petit bout de don d’écrire, et à constater combien, en travaillant encore et encore, tu arrives à quelque chose d’infiniment meilleur. Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de plus extraordinaire.

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Je ne sais même pas ce qu’est l’académisme. Je ne connais pas de codes, pas de règles, je crois que l’essence de l’écriture, c’est d’écrire comme on le sent. Pas comme on le sait, pas comme on nous dit. Il faut être capable de soutenir ses originalités, ses petites folies, contre les éditeurs et les correcteurs, qu’ils comprennent que ce sont des erreurs grammaticales, des erreurs de syntaxe, mais pas des erreurs d’écriture.

Écrire le même livre chaque fois, c’est ma hantise. Je sais qu’il y a des thèmes récurrents chez moi, mais j’essaie de les noyer. Et surtout, j’essaie d’utiliser les mots (ou le style) de toutes les façons, à la première personne, à la troisième, à un seul narrateur, ou cinq, au présent, au passé, vus du regard d’un homme, ou d’une femme, courts et secs, longs et suaves, et chaque fois le ton change, le style se nuance. J’espère que les combinaisons sont infinies.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

C’est ce que je viens de dire : écrire comme on le sent – du moment que l’on sait écrire. Je ne comprends pas qu’il y ait des écoles, des ateliers d’écriture. Je précise : cela ne me gêne pas qu’il y en ait, mais je ne comprends pas pourquoi les gens y vont. Il me semble que l’écriture est un acte profondément individuel et solitaire. Si on ne veut pas écrire comme tout le monde, avec les mêmes ressorts que tout le monde, et peut-être les mêmes pensées, il ne faut pas apprendre à écrire. Il faut que cela vienne de l’intérieur, de sa chair, de ses tripes. Il faut cracher les mots sur une page. Et bien sûr, les travailler. Au début, cela me faisait mal de jeter un tiers, la moitié d’un livre (une fois, à peu près tout) en le retravaillant. Je gardais tout, dans un document à part, pour pouvoir le réutiliser ailleurs. Je n’ai jamais rien réutilisé. C’est un peu comme un coureur de marathon : ça fait mal à en crever, mais il y a un moment où les endorphines font qu’on passe par-dessus les douleurs provoquées par l’acide lactique, et on monte au ciel. Mais il ne faut pas regarder en arrière. Si on a jeté des choses, c’est qu’elles n’étaient pas bonnes. C’est comme ça qu’on progresse.

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Ah zut, j’ai répondu au-dessus ! Mais je vais en rajouter. J’ai une base solide (de longues études, longtemps littéraires, et surtout une capacité à lire, lire, lire, depuis que je suis gamine), mais je ne vais pas m’excuser pour ça ! Ce n’est pas parce qu’on a eu une formation classique et solide qu’on est formaté, sans éclat, sans créativité explosive. Ce n’est pas parce qu’on est inculte et incapable (c’est lui qui le dit) qu’on va faire quelque chose de mal fichu, mal écrit, mal structuré. L’important, ce sont les tripes. Quand elles te disent que tu dois écrire, ça sera bon. Et puis les éditeurs sont là pour que ça rentre, non pas dans les codes, mais dans les limites ; personnellement, j’ai une confiance absolue dans mon éditrice. Mais elle lit mon livre une fois qu’il est écrit, pas avant, pas pendant. Je veux être libre pour écrire. Alors, encore une fois, apprendre à faire un livre… sans doute que ça existe, mais pas pour moi.

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

Ben pas grand-chose à vrai dire. On n’est pas des acteurs ou des chanteurs people, les journalistes et les lecteurs ne fouillent pas dans nos vies, au fond, nous ne sommes pas très intéressants. C’est une bonne chose. D’ailleurs, quand je rencontre des lecteurs, je pense que c’est au livre qu’ils s’adressent, pas à moi. Défi gagné, finalement : je suis le livre.

La seconde partie de la question, je vais être honnête : je ne la comprends pas. Ou il y a mille façons de la comprendre. Je crois qu’avant même – non pas d’écrire mais de devenir un auteur, puisqu’il faut faire la différence : je me sentais déjà un peu en marge de la société. Et pourtant, je travaillais comme tout le monde, je voyais des gens, je bossais avec des gens. Cela n’empêche pas. Non pas que la société soit forcément en déclin, mais elle me met mal à l’aise. Mais pourquoi ce serait vulgaire de le dire ? Pourquoi ce ne serait possible qu’aux artistes ? Bah… il faut demander aux intellos, là…

 

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