Salon du livre

 

Salon du livre

 

Trois fois qu’il passe, et trois fois, c’est beaucoup. Même pour un salon du livre. En général, les gens ils s’arrêtent pas. Un regard, un sourire de temps en temps, mais rien d’autre qu’une espèce de compassion qu’ils affichent en fuyant vers un auteur à succès.

Donc trois fois, c’est beaucoup. C’est même bizarre. D’ailleurs, il est bizarre. Attends, je vais t’expliquer. Comme s’il cachait derrière cette façade un truc tout noir, que t’apercevrais à travers ses yeux.

Le sourire, c’est trop aussi. Bien sûr que c’est trop. Quand il s’approche avec le même sourire, presque figé, que celui qu’il affiche depuis au moins deux minutes montre en main, je sais que ce qu’il va dire va pas me plaire. Je le sais avant même qu’il ouvre la bouche.

– Ça va ? Pas trop dur ?

Je fais le type étonné.

– Comment ça trop dur ? Je lui dis.

– Ben oui. Vous êtes là, comme des animaux dans un zoo, et nous on passe, on vous file un billet, comme on jette des cacahuètes aux macaques au fond de leur cage… Des animaux, c’est ce que vous êtes.

C’est ça. Je savais que ça me plairait pas. Ça me plaît pas, pas parce que c’est méchant, mais simplement parce qu’il a raison. On est comme des singes au fond d’une cage.

– Ça parle de quoi votre bouquin ?

De rien, j’ai envie de répondre. Ça parle de rien. Juste de la vie. Celle que j’aurais voulu vivre, mais que j’ai laissée passer.

– Ça parle de la vie. Juste de la vie.

– C’est bien, ça. La vie. Et pourquoi vous écrivez sur la vie, plutôt que de la vivre ? Ce serait plus intelligent, et surtout plus passionnant. Vivre sa vie, nom de Dieu !

Bonne question. J’en sais rien.

– Je sais pas, je lui dis.

Les gens s’arrêtent. Forcément, le chaland appelle le chaland. Comme dit un mec que je connais, l’homme descend pas du singe, en fait, il arrive tout droit du mouton.

Ils ont l’air de croire que notre conversation est publique, puisqu’on est dans un endroit public. Ça me gonfle. J’ai envie de leur dire de se casser. De me laisser tranquille. Mais j’ose pas. Il me fixe, comme s’il voulait lire ce que j’ai dans la tête. Comme s’il voulait voir juste derrière les orbites qui cachent mon cerveau.

Et ça doit être dans mes yeux, ou pile derrière, parce que lui, il ose.

– Cassez-vous ! Il leur dit. Je discute de la vie avec mon ami. Vous avez rien à faire ici, à nous écouter !

Les gens le regardent, interloqués, et puis ils s’en vont, en murmurant sans doute des choses désagréables. Ils croyaient quoi ? Qu’ils étaient dans un foutu one man show ?

Bon, déjà que je vendais pas des masses de bouquins, cette fois-ci, c’est mort. Je vais faire un score minable… Même si je m’en cogne, ça va peut-être froisser un peu mon ego.

Le plus bizarre, c’est qu’il n’y en a pas un seul qui ose lui répondre. Ils ont peur, sans doute. Peur de l’esclandre, du scandale, du coup, peut-être, de la baffe, celle à laquelle on ne s’attend pas.

Pourtant mon nouveau copain n’a pas l’air bien méchant. Petit, plutôt grassouillet, et un visage rond comme un ballon. Une petite moustache, un début de calvitie… Il me rappelle ces mecs que je décris dans mes bouquins. Ceux quoi sont l’incarnation du Mal, camouflée dans un Chupa Chups.

Face à lui, je me fais l’effet d’être un commando-marine.

– Vous allez commencer quand ?

– Commencer quoi ? Je lui demande.

– À vivre, à arrêter d’imaginer la vie et à commencer à la vivre pour de bon. Sinon, vous êtes en train de mourir, comme tous ces écrivains qui ont l’impression de frôler la mort parce qu’ils l’écrivent. Mais ils ne font que l’imaginer, elle aussi. Alors commencer à vivre. Quoi d’autre ?

Il a raison. Quoi d’autre ?

Mille ans, ou à peu près, que je fais semblant. Mille ans, ou à peu près, que je suis sûr que ça commence demain. Le truc, c’est que demain, c’est jamais le lendemain d’aujourd’hui.

– On y va ? Il me demande.

– On va où ? Je réponds.

– Vivre ! Vous venez avec moi et on va vivre ! Je vous emmène ?

Bien sûr.

On se connaît pas. Il ressemble à un mec que je suis pas certain d’avoir envie de fréquenter, et on va partir tous les deux.

En vieux couple.

C’est juste ce que j’avais prévu pour aujourd’hui.

– Je crois que ça va pas être possible, je lui dis.

– Dommage, il répond. Vraiment dommage.

Il tourne la tête, à droite, d’abord, puis à gauche, comme s’il cherchait une autre proie. Un autre ami avec qui parler.

– Vous allez regretter, demain, quand vous lirez les journaux. Je vous aurais montré des trucs. Des trucs que vous n’auriez plus eus qu’à raconter.

– Des trucs ? Je lui demande.

– Des trucs pour vos romans. Des idées, pour écrire vos histoires. Vraiment dommage. Mais demain, quand vous lirez les journaux, vous saurez…

Il regarde à nouveau autour de nous. Ça va être facile. On est nombreux. Des connus, des pas connus, tous ces gens qui ont décidé d’être quelqu’un d’autre, de raconter des histoires, de devenir, comme dit un type que j’aime bien, « des pas dans la neige ».

Son regard passe sur moi, une dernière fois, et se fixe sur une fille brune, assise dans le stand d’à côté. Elle s’ennuie. Je le sais parce qu’elle m’a regardé plusieurs fois en soupirant. J’ai failli me lever plusieurs fois pour aller lui parler, mais j’ai eu peur qu’elle le prenne mal.

Alors, comme d’habitude, j’ai fait que dalle. Juste, je l’ai regardé, à la sauvette. La sauvette, c’est mon truc.

C’est étrange, mais lui semble attiré par cette tristesse qui se dégage de ce pauvre sourire qu’elle balance, de temps à autre, à ceux qui passent devant sa chaise et sa toute petite pile de livres. Je ne sais pas si elle en a vendu cet après-midi. J’ai l’impression que son visage est toujours à la même hauteur qu’hier quand elle est arrivée. Des yeux immenses, noirs, qui lui mangent le visage, comme ils disent. C’est des conneries ces expressions. Ses yeux, ils lui mangent pas le visage, ils mangent l’intérieur de ma tête depuis hier.

Si j’avais de l’argent, je pense que je lui prendrais tous ses livres.

Pour la voir sourire, sans doute.

Ou pour lui permettre de partir, je ne sais pas. En tout cas, je les lui prendrais, c’est sûr.

Ça y est, il lui parle.

Sans doute qu’il lui dit la même chose qu’à moi. « Ça va ? C’est pas trop dur ?»

Sans doute qu’elle ne sait pas quoi répondre, et d’ailleurs elle répond pas. Elle le regarde comme s’il était transparent. Comme si elle voulait voir à travers lui, jusqu’au bout de ce salon où les livres sont rois. J’aime pas le regard qu’il me jette. Un regard où transparaît sa haine pour l’humanité toute entière. J’aurais dû faire ça. Regarder à travers lui, et c’est moi qui aurait aperçu le vide de ses yeux, qui aurait attrapé la noirceur de son âme.

C’est quand je le vois ouvrir son sac, et y déposer tous les livres de la fille que je comprends qu’il se passe quelque chose.

C’est quand je la vois lui adresser ce sourire qu’elle aurait dû me faire à moi, que je comprends que je devrais avoir peur pour elle.

C’est quand je la vois se frayer un passage au milieu des tables et qu’il saisit la main qu’elle lui tend que je sais que je devrais la retenir.

Et c’est au moment précis où ils passent la porte du salon, entre les types qui s’occupent de la sécurité, qu’il se retourne vers moi, et qu’il me sourit à son tour, que je sais que la fille ne reviendra pas.

Qu’elle fera les titres des journaux du lendemain.

Vivre sa vie, ou sa mort, au lieu de l’imaginer. C’est ce qu’il m’a dit tout à l’heure.

J’aurais dû le croire.

Je pourrais me lever, les suivre, l’arrêter peut-être.

Mais un type comme moi, c’est pas un super héros. Les héros, je les mets dans mes bouquins, et je fais qu’imaginer qu’ils me ressemblent.

Juste imaginer…

 

 

 

 

 

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