Robert Goolrick – Entretien

 

On va se tutoyer, Robert, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire, et l’histoire de Nicole et Louis…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Tu ne te sens jamais sur le point de devenir fou ? Quant à moi, ce que je ressens, c’est une profonde obsession. Écrire demande une concentration considérable. Rien d’autre n’existe. J’ai une règle qui consiste à m’arrêter avant d’avoir tout écrit. De cette façon, quand je me réveille le matin suivant, j’ai toujours un fragment de phrase présent dans mon esprit. Donc je suppose que c’est une sorte de folie.

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

J’ai li de la poésie, mais je n’en écris pas. Par exemple, je ne peux pas lire de la fiction en écrivant de la fiction. En écrivant « Une femme simple et honnête », j’ai lu tout Whitman et je peux en reconnaître l’influence dans mon écriture. Pour « La chute des princes », j’ai lu les « Chansons » de Blake sur l’Innocence et l’Expérience.

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

C’est un cadeau de Dieu quasiment caché. Dieu te le donne et la crainte éternelle est celle-ci : Dieu peut te le reprendre.

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Je suis réellement contre les écoles de création littéraire. Je crois que l’on te donne un talent et que c’est à toi de le développer en travaillant très, très durement. Les écoles d’auteurs sont scolaires, on écrit le même livre à maintes reprises et ils paraissent tous semblables, morts, et sans vie. Ils écrivent seulement pour publier, pas pour illuminer. Je ne me soucie pas, quant à moi, de savoir si chacun de mes livres est différent, ou dans un style différent. Il faut qu’il montre la croissance de mon âme.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

J’ai jeté plus de textes que je n’en ai publié, ou alors je les ai gardés jusqu’à ce que le jour revienne, qu’ils me parlent, finalement, et que je les vois comme étant la découverte d’un continent totalement nouveau qui n’était pas là auparavant.

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Je pense que j’ai déjà répondu. Je ne crois pas aux écoles qui enseignent l’écriture. Ils enseignent seulement comment publier, ils n’enseignent pas comment apporter la lumière dans la noirceur du monde. Ils enseignent une langue qui est comme un prison, les étudiants sont comme des prisonniers, leurs voix sont les voix de l’incarcéré. Ils ne feront jamais rien de complètement nouveau.

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

Un écrivain célèbre m’a dit que la plus grande chose qu’une œuvre d’art puisse faire, c’est inspirent une autre œuvre d’art, et donc, de cette façon, nous écrivons seulement pour nous ouvrir à la piraterie de nos admirateurs. La chose importante est pour un auteur est de protéger sa vie privée. Sans cette privauté, sans cet anonymat, s’il devient célèbre, il est perdu. Nous ne sommes pas des reclus. Nous sommes simplement des personnes privées et nous nous accrochons à cette vie privée avec acharnement, parce que c’est dans le cadre de cette vie privée que vit l’histoire que nous essayons de raconter.

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