R. J. Ellory – Entretien

 

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Bien sûr que ça me parle. J’ai écrit vingt-trois romans avant de trouver un éditeur. Le vingt-quatrième a été le premier publié. J’ai à peu près quarante romans non publiés dans mon grenier. J’écris, j’écris, j’écris, et quand je n’écris pas, je sais que je devrais écrire. Est-ce parce que je crois que j’ai quelque chose à dire d’intéressant ? Non. Ce n’est pas ce que je crois. Je pense que c’est plus basique et fondamental que ça. Est-ce que je crois que c’est un moyen pour moi de ne pas devenir fou ? Qui sait ? Je n’ai jamais arrêté d’écrire suffisamment longtemps pour le savoir. Si je ne peux vraiment pas écrire un nouveau roman (par exemple, le livre que j’ai terminé hier ne sera pas publié avant un an), alors je vais écrire de la musique et des chansons, je vais dessiner, je vais peindre, je vais prendre des photos, je vais écrire des articles, des essais et de la poésie. Donc, est-ce que j’écris pour éviter que quelque chose n’arrive ? Non, j’écris pour faire arriver les choses. J’écris pour la même raison que tous ceux qui font quelque chose dans leur vie : se prouver à soi-même et aux autres qu’on existe, que notre vie a de la valeur, que le cadeau d’être un humain n’a pas été gaspillé avec nous. Peut-être que nous créons et qu’ainsi nous ne marchons pas sur cette terre inconnu, invisible, et oublié. Peut-être que nous fabriquons notre marque et qu’ainsi nous comptons.

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Oui, absolument. J’ai écrit de la poésie pendant des années, et j’en ai lu pendant encore plus d‘années que ça. J’ai lu de la poésie pour être inspiré par la simplicité et l’élégance du langage. La poésie m’apprend à être succinct et clair. Elle contrôle et supprime l’urgence à écrire trop. Il a été dit que la différence entre un bon peintre et un grand peintre, c’est que le grand peintre sait quand poser le pinceau. Peut-être que la différence entre un bon écrivain et un grand écrivain, c’est que le grand écrivain sait quand il y a juste assez de mots. Les scénarios, les nouvelles et la poésie t’apprennent que quelque chose qui n’est pas dit est bien souvent plus fort que ce qui est prononcé.

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Je pense que c’est beaucoup de travail, une grande quantité de travail, une vie entière de travail, mais que l’empressement à travailler autant est porté par une passion et un désir et un amour et cela doit être au-delà du physique dans son origine. Personnellement, je ne crois pas qu’un homme ne soit que physique. Je crois que par essence l’être humain est spirituel. Nous venons de quelque part, et quand le corps meurt, nous allons quelque part. Nous sommes ce que nous sommes par notre intellect et notre caractère ; ce n’est pas notre forme physique. Alors peut-être que nous apportons avec nous des rêves irréalisés, et que dans chaque vie nous faisons de notre mieux pour finir ce que nous avons laissé incomplet précédemment. C’est une idée, une pensée, mais ça semble tout aussi possible que n’importe quelle explication à propos de la vraie nature de l’homme. Je crois que l’énergie vient de l’intérieur, et qu’elle est instillée par autre chose que des gênes ou des chromosomes.

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Je crois que le pire livre que tu peux écrire est celui que tu écrirais pour faire plaisir aux autres. Je crois que le meilleur livre que tu peux écrire est celui que tu aimerais lire.

La plus grande motivation est le but. La plus basse est l’argent. Je n’ai jamais écrit pour l’argent, et je ne le fais toujours pas. J’écris parce que j’aime écrire. Ce n’est pas compliqué. Si je n’étais pas payé, j’écrirais quand même. Les gens travaillent pour différentes raisons. Peut-être que des écrivains écrivent le même livre encore et encore comme pour rendre ce livre parfait. Je ne sais pas. Je ne me sens pas capable d’émettre un jugement.

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Je travaille dur. Je l’ai toujours fait. J’écris furieusement, pendant des heures et des heures. Je ne jette rien. Je garde tout. Des choses que je n’utilise pas dans un livre mais qui trouvent leur place dans un autre. Mais je suis obsessionnel et très exigeant pour faire de mon mieux. J’ai fini un roman hier. Je l’ai écrit en quarante jours. J’en suis très content. J’ai été très excité par ça. J’ai accepté le défi, et je l’ai adoré et détesté dans les mêmes proportions. C’est ce que je suis. Si le défi est là, je vais l’accepter.

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Je n’ai rien à dire sur ce genre de classes. J’ai donné quelques cours, et assisté à quelques classes, et j’ai constaté que la meilleure chose à faire est de dire aux gens d’écrire. Écrivez, écrivez, écrivez, et continuez à écrire. Une faculté créative est comme un muscle. Exercez-le et il devient plus fort. Défiez quelqu’un pour écrire 50 000 mots en un mois, puis 50 000 ensuite, et encore 50 000, et vous découvrirez un auteur, ou vous n’en trouverez pas. L’inspiration vient seulement quand vous travaillez, pas quand vous attendez. Je le crois. L’esprit créatif est comme une éponge. Il absorbe de la vie. Vous devez l’extraire tout le temps, donc, il peut absorber encore plus.

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

Ils cherchent des choses avec lesquelles ils peuvent être d’accord et des choses avec lesquelles ils ne sont pas d’accord. Quelques auteurs détestent avoir des avis sur leur travail. Quelques auteurs prospèrent sur de tels avis parce qu’ils estiment que les gens se soucient de ce qu’ils font. Les réactions et les réponses sont aussi uniques que les gens. Tout le monde est différent. Tout le monde a des priorités différentes et des importances différentes. Mon sentiment est que vous ne pouvez faire rien dans la vie sans trouver un peu de critique. Nous vivons dans un monde de critiques. Si vous ne voulez pas être critiqués ne dites alors rien, ne faites rien, ne soyez rien. Ça a été dit par un philosophe américain et je suis d’accord avec lui. Maudissez les critiques et faites-le de toute façon. Je pense que c’est Sibelius qui a dit qu’ « Aucune statue n’a été jamais érigée à un critique ». Les critiques sont oubliés, mais pas les œuvres qu’ils ont critiquées. Un individu qui est conduit par un but réel et déterminé sera très souvent encouragé à marcher encore plus durement par une critique. Une personne avec peu de détermination sera facilement arrêtée et ils trouveront quelque chose à faire pour quoi ils ne seront pas critiqués. J’ai été critiqué ma vie entière et je m’en fous complètement. Simplement, plus je vieillis, moins je me soucie de ce que les gens pensent ou disent de moi, mais bizarrement plus je me soucie en réalité des gens.

 

The answers in english…

 

1 – When you write only to get famous you shit it away. I don’t want to make rules but if there is one it is : the only writers who write well are those who must write in order not to go mad.

Does that speak to you? Do you ever feel to be on the verge of madness?

It speaks to me, for sure. I wrote twenty-three books before I found a publisher. The twenty-fourth novel was the first published. I have nearly forty unpublished novels in my attic. I write and I write and I write, and when I am not writing I know I should be writing. Is it because I believe I have something of value to say? No, I don’t believe it is.. I think it’s more basic and fundamental than that. Do I believe it’s a way from preventing myself from going mad? Who knows? I have never stopped writing for long enough to find out. If I really can’t write a new novel (for example, the book I finished yesterday is not going to be published for a year), then I will write music and songs, I will draw, I will paint, I will take photographs, I will write articles and essays and poetry. So, am I writing to stop something happening? No, I am writing to make things happen? I am writing for the same reason that anyone does anything in this life: to prove to self and others that we exist, that our life had a value, that the gift of being human wasn’t wasted on us. Perhaps we create so that we do not walk the earth unknown, unseen and unremembered. Perhaps we make our mark simply so we matter.

2 – I’ve been tired of poetry for years, for centuries but I kept writing it because the others were doing it so badly.

What about you? Do you ever write or read poetry?

Yes, absolutely! I have written poetry for years, and read it for many more years than that. I read poetry to be re-inspired by the simple elegance and power of language. Poetry teaches me to be succinct and clear. It controls and suppresses the urge to say too much. It has been said that the difference between a good painter and a great painter is that a great painter knows when to lay down the brush. Perhaps the different between a good writer and a great writer is that a great writer knows when there are just enough words. Screenplays, short stories and poetry teach you that something left unsaid is so often more powerful than that which is uttered.


3 – I don’t know where you got your talent from but the gods undoubtedly endowed you well with it.  » (To John Fante)

You believe in that ? In fairies tilted on your cradle when you were a baby ? Or it is just a lot of work?

I think it is a lot of work, a huge amount of work, a lifetime of work…but the willingness to do that much work is borne out of a passion and a desire and a love, and that must be beyond the physical in its origin. Personally, I do not believe that a man is purely physical. I believe a human being is spiritual in nature. We have come from somewhere, and when the body dies we go somewhere. Our intellect and character is us; it is not our physical form. So perhaps we bring with us unrealized dreams, and with each life we do our best to complete those things that we previously left incomplete. It is an idea, a thought, but it seems to have as much possibility as any other explanation about the nature of Man. I believe the drive comes from within us, and that must be instilled by something other than genes or chromosomes.

 

4 – There isn’t any excuse for a creation crippled by directives of school and fashion, or the valetudinarian prayer book that says : form, form, form !! Put it in the cage ! Let’s allow ourselves space and error, hysteria and grief.

What do you think about schools of writing ? About writers who end up writing the same book all over again ? About words put in the cage ?

I believe that the worst book you could write is the one written to please others. I believe the best book you could write is the one that you would wish to read yourself. The highest motivation is purpose. The lowest motivation is money. I never wrote for money, and I still don’t. I write because I love to write. It is not complicated. If I was not paid, I would still write. Different people work for different reasons. Perhaps some writers wish to write the same book over and over again in an effort to write that book perfectly. I do not know. I do not feel it is my place to make a judgement.

5 – I do not believe in technique or school or sissies… I believe in grasping at the curtains like a drunken monk… and tear them down, down, down…

Do you also grasp at the curtains ? Tear them down ? Does it happen to you to work so hard on a text that you end up throwing it away ?

I work hard. I always have. I write furiously, for hours and hours. I do not throw things away. I keep everything. Some things I do not use in one book, and they find a place in another. But I am obsessive and demanding of myself, and driven to do the best I can. I finished a book yesterday. I wrote it in forty days. I am very happy with it. I am excited by it. I accepted the challenge, and I loved it and hated it in equal measures. This is just who I am. If the challenge is there, I will take it.

6 – It is the unread and the unprepared, those so hasty to splash into print that they have not reached into the ages for a sound and basic springboard, that I take task with.

Is your springboard sound ? Do you believe in these trendy “creative writing” courses ? Places where people are taught to write books ?

I have no viewpoint about such courses. I have delivered some lectures and some classes, and I have found that the best thing to do is to tell people to write. Write and write and write and keep on writing. A creative faculty is like a muscle. exercise it and it becomes stronger. Challenge someone to write fifty thousand words in a month, and then another fifty, and then another fifty, and you will find a writer or you won’t. Inspiration comes when you are working, not when you are waiting. I believe that. The creative mind is like a sponge. It absorbs from life. You need to squeeze it out all the time so it can absorb more.

7 – My question is this : does a writer become public property to be ransacked without notice upon publication or does he still retain the rights of privacy as a tax-paying citizen ? Would it be gross to say that the only eucharist of many an artist is (still) isolation from an only-too-fast closing society, or is this simply a desuetude ?

What’s your take on that one ?

Some writers feels that they should be able to publish a work and never be criticised. Some writers enjoy the challenge of criticism. They look for things with which they can agree, and things with which they disagree. Some writers hate to have opinions levelled at their work. Some writers thrive on such opinions because it makes them feel that people care about what they are doing. Reactions and responses are as unique as people. Everyone is different. Everyone has different priorities and importances. My feeling is that you cannot do anything in life without finding some criticism. We live in a world of critics. If you do not wish to be criticised then say nothing, do nothing, be nothing. That was said by an American philosopher and I agree with him. Damn the critics, and do it anyway. I think it was Sibelius who said, ‘No statue was ever erected to a critic’. Critics are forgotten, but not the works they criticised. An individual who is driven by a real and determined purpose will very often be encouraged to work even harder by a criticism. A person with little determination will be easily stopped, and they will find something to do for which they will not be criticised. I have been criticised my entire life, and I don’t give a damn. Very simply, the older I get the less I care about what people think or say about me, but – ironically – the more I actually care about people.

 

 

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