Philippe Hauret – Entretien

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

 Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Mes psys restent confiants sur mes chances de guérison. Disons que l’écriture empêche que mon état empire ! Je pose des mots depuis l’âge de quatorze ans, ça s’est fait naturellement, j’avais toutes sortes de choses qui m’encombraient la tête et l’écriture me permet de faire un peu de ménage, de virer le trop plein qui circule en moi. Je n’écris donc pas pour être célèbre mais plutôt pour me sentir mieux.

 

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

A l’âge de trente ans, j’ai écrit un recueil de poésie, très inspiré de mes mentors en la matière, Bukowski et Houellebecq, sans doute que je me reconnaissais dans leurs turpitudes internes et dans leur manière d’appréhender ce monde.

Les cadres montent vers leur calvaire

Dans des ascenseurs de nickel

(MH, le sens du combat)

Mon recueil s’intitulait « Mes nuits sont sales » je l’ai ensuite rebaptisé « Petits poèmes de merde » devant le peu d’intérêt que je suscitais auprès des maisons d’Éditions. En vain. Ça donnait des trucs dans ce genre :

(Titre) Besoin de mobilier

Pendu au milieu au la pièce

Et personne

Pour m’amener un tabouret

Voilà, je pense qu’on vient de perdre 80 % de lecteurs.

 

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

L’éternel débat entre l’inné et l’acquis. Disons, une cuillère à café d’inné et cinq cuillères à soupe d’acquis, car sans travail tu n’es rien. D’un autre côté, je pourrais étudier la guitare pendant cinquante ans je jouerai jamais comme John Frusciante, donc, il y a pour moi une petite part d’inexplicable. Je suis sûr que chaque être humain possède un don, après, certains ne le découvrent pas ou ne l’exploitent pas suffisamment. Et puis, ce besoin de rationalité à tout prix, de devoir tout expliquer… non, tout ne s’explique pas, et c’est tant mieux.

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

L’académisme c’est quelque chose de figé dont on parle entre gens bien éduqués. Écrire joliment, sans faire de tâches sur la nappe. C’est d’ailleurs une tendance chez les écrivains débutants, faire des jolies phrases… à chaque phrase, quitte à rendre leur texte indigeste et incompréhensible. J’étais un peu comme ça avant, style fleuri, emphatique, et puis j’ai découvert la littérature américaine et je me suis rendu compte que j’écrivais de la merde. Après cette révélation, j’ai posé le stylo et j’ai dévoré tout ce qui me passait sous la main, j’adorais le style sec de Carver, la puissance de Bukowski, l’humour de Fante, la profondeur de Harrison, la poésie de Brautigan. Grâce à eux, j’ai compris qu’il fallait en premier lieu viser le mot juste, énoncer sa pensée clairement et ne pas se la raconter. C’est très difficile de faire simple.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Je jette de moins en moins car j’en suis à l’écriture de mon cinquième roman (J’ai un roman de blanche non publié, et un 4 mains qui somnole.) Je commence à avoir un peu d’expérience et je sens souvent en amont quand ça ne va pas fonctionner. C’est une question d’oreille et de sens. La phrase doit couler sans accroc et signifier quelque chose, que ce soit pour faire avancer l’histoire, développer ses personnages ou dire quelque chose du monde. Personnellement, je fais très attention au ton, car c’est ce qui détermine mon style, ma sincérité, mon point de vue. Parfois, je peux écrire plusieurs pages en un souffle, sans trouver grand-chose à retoucher, mais, à d’autres moments, un paragraphe peut me rendre dingue pendant des jours, c’est selon. Là où j’ai le plus de facilités c’est dans les dialogues, ça me vient assez naturellement et je corrige très peu. Pour le reste, je bosse sans plan, je connais le titre, la première et la dernière scène et j’ai une idée assez précise du genre de personnage que je veux créer. Mais quel bordel pour relier le début à la fin ! A chaque fois je me dis que je ferais mieux d’établir un plan, mais pour l’instant, je n’y arrive pas, un roman, pour moi, c’est comme un bureau en foutoir sur lequel je finis toujours par retrouver mes affaires. Donc, après l’écriture du premier jet, je reprends mon texte du tout début et je bine, je creuse, je taille, j’élague, à tel point qu’on se croirait chez Jardiland parfois. Et je fais ça plusieurs dizaines de fois, jusqu’à ce que cela ne grince plus à l’oreille et que mes chapitres soient aussi bien repassés que les chemises de Karl Lagerfeld.  Mais il y a aussi tout le travail mental qui m’occupe beaucoup. La nuit, avant de dormir, dans la rue, les transports, au taf, ou devant un livre d’Alexandre Jardin (idéal pour penser à autre chose.)

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

 

Je suis un autodidacte convaincu. A la Fac, quand je me suis retrouvé à faire de la phonétique articulatoire et me manger du Joachim du Bellay en boucle, alors que j’imaginais tout autre chose pour mes études de lettres modernes, j’ai arrêté au bout de trois mois. Pour apprendre à écrire, il faut surtout écrire. Lire est important aussi, regarder comment s’y prennent les autres. Et à force d’observation et d’expérimentations, ton style prend forme. Ceci dit, Carver participait à des ateliers d’écriture, et ça lui réussissait plutôt pas mal. Chacun fait comme il le sent, mais le secret, c’est le travail, la persévérance.

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié́ devient une propriété́ publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité́ de prendre ses distances vis-à-vis d’une société́ sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en pense quoi ?

Si je m’écoutais, je resterais chez moi, je ne verrais personne et me contenterais d’écrire. Mais il faut bien s’oxygéner de temps en temps. C’est gratifiant d’être invité à un festival. En général, les lectrices viennent à toi parées de leurs plus beaux atours, tu fais des expériences culinaires (pas toujours heureuses), tu t’extasies devant le miroir antibuée de la salle de bain du Campanile, mais surtout, tu rencontres et échange avec des gens investis et passionnés. Ça te fait penser que tu comptes un peu aux yeux des autres. Voilà, tu l’auras compris, les auteurs sont de grands sensibles qui ne cherchent que l’amour, finalement.

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