Olivier Norek – Entretien

 

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »
Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Je vais être un peu plus cash… quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre, tu fais « déjà » de la merde. Après, je ne suis pas du niveau de Bukowski et je ne m’inscris pas dans cette lignée des auteurs maudits qui doivent obligatoirement souffrir pour écrire. J’écris dans le labeur mais avec plaisir et je choisis des sujets complexes parce que le reste a été fait et que les sujets d’actualité casse gueule me séduisent.

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »
Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Jamais. Pourtant, il y a dans cet exercice d’équilibre musical qu’est la poésie quelque chose de sublime que je ne comprends pas encore totalement et donc qui m’intrigue.

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »
Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Totalement. Mais je vais passer pour un fou. Je ne vais donc pas te parler de cette femme qui un jour, sans me connaître, et un an avant que je n’écrive le moindre mot m’a soufflé en me prenant par le bras : « Vous n’écrivez toujours pas ? Pourtant, vous avez reçu toutes les armes pour le faire. Vous perdez du temps, jeune homme, vous perdez du temps ».

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »
Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Académisme. Forme. Méthodologie. Et la passion. L’émotion. Où sont-ils passés ? Il faut d’abord que ce que j’écrive me fasse de l’effet. Goose bump, disent les Anglais, chair de poule, chez nous. Dans Territoires, il y a deux prologues. Les éditions Lafon me laissent une paix royale sur la construction de mes livres, mais certains lecteurs m’ont dit « Il y a une erreur dans votre livre, deux prologues ça n’existe pas ». Dans Surtensions, les cent premières pages se passent sans nos héros récurrents. J’aime lorsque les artistes cassent les codes. Dans la série sublime « The OA », le titre de la série arrive après 43 minutes du premier épisode… Dans « Game Of Thrones », les scénaristes butent la moitié de leurs acteurs en un épisode… Et arrive la surprise ! Quel plaisir.

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »
Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

C’est surtout les dialogues sur lesquels je prends un temps fou. Un dialogue, c’est de la dentelle. Je les invente, puis je les lis tout haut chez moi en les jouant pour écouter leur mélodie et j’adapte les mots au personnage. Pour le reste du texte, je peux passer plusieurs jours sur une scène d’émotion, car l’humour comme l’émotion sont particulièrement dangereux. Pas assez, on passe à côté, trop, c’est gnan-gnan… Puis à la fin, on regarde l’objet « roman » et on se demande s’il a une unité, s’il est entier, ou difforme, ou maigrelet, et on reprend depuis le début. Cent fois sur le métier remette votre ouvrage… Code 93, à la base, faisait plus de 1 500 pages… il n’en est resté que 400.

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »
Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Je ne suis pas persuadé que l’on puisse apprendre à créer des émotions. La sensibilité, elle est en nous ou pas. La seule chose à faire pour apprendre, c’est de lire, lire, lire encore. Les mots deviendront un instrument de musique et la dextérité se révélera. Pour garder cette métaphore de la musique, on peut apprendre à devenir un technicien du violon, mais être violoniste, c’est dans l’âme et le cœur.

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Et toi ? T’en penses quoi ?

Il y a deux questions. Ou je lis mal Concernant la vie publique, nous sommes tous devenus des stars et tout le monde se raconte sur les réseaux sociaux. Nous arrivons à une période de l’humanité ou l’intime n’existe presque plus. Et je me bats pour qu’il perdure chez moi. Je veux bien parler de livres, d’émotions, mais je ne partage pas mon dernier repas en photo, ma dernière histoire d’amour ou la mort d’un proche. Pour me soutenir j’ai des amis en chair et en cœur, et ma famille. Je suis public en tant qu’auteur et privé en tant qu’Olivier.
Concernant le fait de prendre ses distances vis-à-vis d’une société que tu dis en déclin (je ne suis pas personnellement sûr que la vie des années 60 ou 30 était foncièrement plus agréable que celle d’aujourd’hui), c’est malheureusement impossible puisqu’en tant qu’auteur de polar, je me nourris de cette société, elle est mon socle et mon encre.

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