My absolute darling – Gabriel Tallent

 

My absolute darling – Gabriel Tallent

Éditions Gallmeister

Bon, si t’es allé jusqu’au bout de ma chronique d’hier, j’espère que ça t’a fait marrer un peu, en ces temps de disette de rigolade…

J’ai mis presque deux heures à peaufiner un truc pour lequel tu ne pouvais pas avoir de doute, et j’étais assez content de moi. La vraie chronique, sur ce vrai roman, c’est celle-ci.

Il y a quelques mois, grâce à Gallmeister, et grâce à quelqu’un que je ne peux pas nommer mais elle se reconnaîtra, j’ai découvert David Vann. Puis, au sein de cette collection, Alex Taylor, et d’autres encore. Parfois, tu te dis que certains éditeurs font sacrément bien leur travail, et tu te mets à croire à la littérature. À y croire à nouveau. Je t’avais dit la même chose pour La manufacture de livres, donc tu vois que tout n’est pas perdu…

En ce qui concerne ce roman, il est bien évident que l’ensemble de la planète s’est trouvé face à une espèce d’ovni, rarement rencontré depuis plusieurs années.

Un ovni croisé il y a quelques jours, dévoré, puis gardé au fond de ton petit cœur de lecteur pendant un certain temps. Un putain de roman.

Dedans, il y a Julia, elle a quatorze ans, et puis son petit ami. Il s’appelle Marty. En fait, il est pas vraiment petit. Il est même plutôt balèze, et en plus il a un défaut. Un gros défaut.

C’est son père.

Il y a des arbres aussi, des grands arbres, avec des troncs énormes, des séquoias. Il y a des araignées, il y a un chien, vieux et sympa, et il y a des scorpions. Là, tout de suite, c’est pas important, mais ça va le devenir, tu verras quand tu liras.

Julia, elle vit dans une maison où personne fait vraiment le ménage, mais on s’en fout. Le ménage, c’est dans la tête de Julia qu’il faudrait le faire. Et dans la tête de Marty aussi, mais c’est pas sûr que lui, il te laisse faire. Marty, il sait des trucs, plein de trucs, et en plus, il est pas commode.

Marty, en plus de lui apprendre les choses de l’amour, il élève Julia au milieu de ce monde, notre monde, qui s’effondre à chaque jour qui passe. Il lui apprend à vivre, toute seule, dans la forêt, face aux hommes et à la nature hostile, et Julia, elle apprend vachement bien.

Il lui apprend aussi à tirer. Avec des fusils, avec des pistolets, un peu comme dans « Good Morning Vietnam », mais en moins drôle.

La mère de Julia, elle est morte. Noyée.

Je t’ai pas dit, mais Marty, il l’appelle « Croquette », sa fille. J’imagine que c’est une référence à Davy, le tueur d’Indiens bien connu, parce que la référence à la nourriture pour chien, je suis pas sûr. Comment survivre dans ce monde de brutes, c’est ça l’héritage qu’il veut lui transmettre.

Marty, il parle pas trop. C’est le genre taiseux que t’as déjà croisé chez d’autres romanciers, mais lui, c’est le pire. Sauf quand il décide d’expliquer à Julia dans quelle direction va le monde. Julia, elle est prête à tout. Elle est prête à vivre, toute seule, au milieu du rien. D’ailleurs, le rien, elle le croise chacune des nuits où elle entend les pas de Marty.

Des armes, plein la maison, des cartouches, plein la cave, de la bouffe, plein le sous-sol. Elle est prête aussi pour la guerre qui ne va pas tarder.

Parfois, j’ai pensé à Hanna, du film éponyme. J’y ai même pensé vraiment souvent, pour ne rien te cacher. Mis à part le côté « petit ami » qui n’a pas lieu d’être dans ce film.

Que dire des termes employés par le père pour qualifier la fille…

Conasse, chienne, moule illettrée, des mots qui à force d’être entendus sont complètement gravés au couteau dans l’âme de Julia. Le couteau, pareil, tu comprendras quand tu liras. Au point qu’elle ne se pose aucune question sur la laideur de son physique. Elle ne peut pas être jolie, elle n’est qu’une poufiasse.

Marty est le seul univers connu dans lequel Julia évolue. Il représente à lui seul le monde et la vie, la nature et la mort. Il est celui qui l’aime, au point que même la sexualité se doit de passer par lui, et même si tu imagines qu’elle ne peut aimer ce qu’il lui fait, tu as tort. C’est la seule façon qu’elle a d’entendre son amour. La seule façon qu’elle a de s’imaginer, pendant quelques minutes, qu’il est celui qui prend soin d’elle.

Tu vas croiser Jacob, dans ce roman. Jacob et Brett. Deux adolescents qui sont quasiment la quintessence de ce que l’homme pourrait être face à la femme. Alors toi aussi, comme Julia, tu vas être surpris. Tu vas aimer leur façon de parler, l’humour presque extravagant dont ils font preuve, et tu verras Julia à travers leur regard. Un regard tellement différent de celui de Marty, et tellement à l’opposé de l’image qu’elle a d’elle-même.

Tu vas sourire quand Julia va devenir « Turtle, la future reine à fusil et tronçonneuse de l’Amérique post-apocalyptique ». Bien sûr que tu vas sourire.

Bien sûr que ces passages avec Jacob et Brett sont autant de respirations au milieu de ce roman que tu vas lire en apnée.

Bien sûr que tu vas toi aussi attendre la marée pour traverser avec eux l’océan qui veut les engloutir, passer tout près des monstres cachés au creux des vagues, identiques, peut-être, dans l’esprit de Tallent, à celui contre lequel a lutté le vieil homme.

D’aucuns vont te laisser imaginer que les passages sur la flore sont parfois trop longs, presque ennuyeux. Que les moments d’amour sont parfois trop explicites. Ne les crois pas. Pas une seconde d’ennui dans ce roman. Pas un instant d’agacement quand Tallent t’explique comment nettoyer un fusil.

Un formidable huis-clos au milieu de ces arbres que tu ne peux qu’imaginer tant que tu ne les as pas vus dans la vraie vie. Un océan que tu ne peux qu’espérer tant que tu ne l’as pas entendu rugir au loin et que tu n’as pas essayé de le traverser, à pieds, en profitant de la marée.

Un univers que tu ne peux qu’imaginer tant il est à des kilomètres de tes trajets pour aller au boulot, de ceux que tu empruntes pour suivre les sentiers parfaitement balisés de la forêt près de chez toi.

Tu croyais savoir ce qu’était l’ambiguïté, et tu vas ici en extirper la moelle.

Tu vas dormir avec Julia, te réveiller avec elle, et parfois sursauter quand tu entendras le pas de Marty s’approcher de ta chambre…

Une écriture juste magique, à la hauteur des ambitions de ce roman qui te parle d’amour, et de haine.

Qui te parle du Bien, et du Mal.

Le mec, il s’appelle Tallent.

Pas de hasard.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

 

2 commentaires sur “My absolute darling – Gabriel Tallent

  1. Sympa l’idée du 1er avril… j’avoue m’être faites avoir.

    Je connaissais pas du tout ce roman, et ta chronique attise ma curiosité, mais je ne pense pas’ pouvoir le lire.. il a l’air quand même très dur ce bouquin, du genre qui nous laisse pas indemne.
    En tout cas je n’ai pas envie de le lire en ce moment, mais je note.

    1. Mais tu es la Lunatic de Youtube… C’est cool, je percute juste maintenant. Tu n’es pas la seule à t’être faite avoir. D’autres y ont cru aussi. Effectivement, ce roman est difficile mais c’est un texte magnifique.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *