Michael Mention – Entretien

On va se tutoyer, Michael, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire, et l’histoire de Nicole et Louis…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

La première phrase me fait penser à pas mal de gens. Au sujet des règles, je n’ai jamais été fan des « Si t’écris, c’est que… », « Pour écrire, il faut… », « Il n’y a que deux sortes d’écrivains… » puisqu’on est tous différents et que chaque individu a un rapport très intime avec ses passions. Je rejoins Jean-Luc Bizien lorsqu’il dit (dans votre entretien de janvier) qu’il se considère comme un artisan. « Auteur », c’est un statut, une image, une étiquette nécessaire ou pas, mais « artisan » me paraît plus concret puisqu’il induit les notions d’implication et de passion. Pour être franc, je développe pour répondre à ta question, mais au quotidien, je ne pense jamais à ce genre de trucs. Avec ma fille, mon job… je voudrais y réfléchir que je n’en aurais pas le temps.

J’écris car c’est ma vie. Si je ne peux pas écrire pendant deux-trois jours, je ne me sens pas bien. Ecrire, ce n’est pas seulement écrire, c’est lire, se documenter, apprendre, réfléchir, assimiler des infos, les ressentir et les articuler pour les faire partager, et j’aime ça. J’ai tout le temps besoin d’être dans cet état de frénésie intellectuelle. J’ai la chance d’avoir une vie perso harmonieuse, une fille épatante, des potes essentiels, et ça remplit ma vie… à condition que je puisse écrire et partager mes valeurs, mes obsessions, avec les lecteurs. Quand je n’écris pas, je suis heureux avec les miens, mais je suis malheureux en solo. Je viens de finir un bouquin et, passée la satisfaction d’être arrivé au bout, ce cafard-là est inconsolable.

 

 2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

La poésie, c’est comme la philo : ça me paraît impossible à définir, alors difficile de répondre à ta question… ce que je sais, c’est que la poésie – telle qu’elle est enseignée à l’école – m’a toujours attirée par sa capacité à transcender le verbe en image, en sensations. Mais bon, l’écriture de Steinbeck, Ellroy, Camus, Céline ou King (pour ne citer qu’eux) peut aussi avoir cette force. Du coup, plus j’y pense, plus je me dis que la poésie est partout, comme la philo ! J’ai de plus en plus envie d’en lire, car je sens bien que mon écriture évolue de ce côté-là.

Et puis, il y a les auteurs comme Jérôme Leroy : quand ils te parlent poésie, quand ils en écrivent, ça réveille un manque et ça stimule une envie. J’ai eu cette conversation avec un ami, il y a quelques mois, à Toulouse. Un mec avec une écriture poétique incroyable, d’une précision sidérante qui marrie le sensoriel avec l’intellect, et ça me fascine. Ça me fascine vraiment que des gens puissent porter ça en eux. C’est sans doute aussi une question de culture familiale et dans ma famille, la sensibilité était plus politique que poétique. Si on m’avait conseillé tel ou tel poète, je l’aurais lu et son influence se serait mêlée à d’autres… mais c’est comme ça, alors je fais au mieux. Quand le chapitre l’exige, j’essaie de libérer mon écriture. Si ça se peut, je « fais » moi aussi de la poésie, va savoir.

 

 3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

             Je crois à la persévérance, à l’autocritique, aux relectures qui t’obligent à creuser davantage. Le destin et les « fées penchées sur le berceau », c’est de la com’.

 

 4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

C’est tout ce que j’essaie d’éviter. À chaque nouveau roman, j’ai besoin de changer d’univers, d’énergie… après La voix secrète, donc après avoir « bouffé » du 19e siècle pendant un an, c’était hors de question de m’y replonger. J’avais besoin d’explorer autre chose, de tester de nouveaux trucs. Je fonctionne beaucoup à la contrainte. Quand je m’y confronte, c’est dur (« Je me suis emballé, le sujet est trop gros, j’ai pas les épaules ») mais au final, la contrainte est toujours stimulante, ça t’oblige à trouver un moyen de rebondir, de voir comment tu peux t’en sortir. Pour Power, le sujet était si vaste et les enjeux si multiples que – plus d’une fois – je me suis dit que je ne m’en sortirai pas, je voyais des faiblesses à chaque paragraphe. Et puis, tu fais couler le café, t’imprimes, tu relis pendant des heures avec le Stabilo et tu finis par trouver ce qui cloche. C’est souvent douloureux, auto-humiliant, mais c’est essentiel. Je n’ai pas le choix : je suis « condamné » à régler le moindre bémol, sinon ça m’affecte et je n’en dors pas.

Et de toute façon, vu mon rythme, mon jonglage entre ma famille, mon job, mon entourage et mon temps libre, je ne peux qu’optimiser au maximum mes plages d’écriture, donc hors de question de jouer la facilité. On revient à la notion de contrainte : quand tu n’en as pas, quand t’as le temps d’entretenir ton fan-club et de polémiquer sur Facebook, tu as plus de chances de t’encrouter dans l’écriture, bien au chaud, avec tes procédés bien rôdés. Quand j’écrivais Adieu demain, je vivais avec 400 euros/mois et j’avais des appels de la banque tous les deux jours, je ne pouvais pas me permettre de me reposer en « pondant » un Sale temps pour le pays 2. Ecrire, c’est ma mise en danger. Ça me sort du Michaël effacé et lâche que j’étais au lycée, et qui est toujours là, quelque part : cette voix qui me dit souvent « Allez, éteint l’ordi et va glander » et que je n’écoute qu’une fois sur cinq, quand je suis vraiment à plat.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Les rideaux… à chacun sa métaphore. La mienne est tout aussi tordue. Ecrire, pour moi, c’est comme plonger une serviette dans une thématique et l’essorer à fond pour en extraire le maximum d’infos. Pour Jeudi Noir, plus « j’essorais » le sujet du match France-RFA de 82, plus il s’écoulait des idées et des axes narratifs : Mitterrand, FN, attentats, Pétain, Olive et Tom, Franco, Romy Schneider et le traitement putassier par les médias de la mort de son fils… d’ailleurs, en évoquant Jeudi Noir, ça me renvoie à la notion de contrainte évoquée plus haut et je me souviens précisément d’un moment où j’ai bloqué dans l’écriture. C’était pendant le chapitre des tirs aux buts. Tous ont été filmés sauf celui de Didier Six. Quand je réalise ça, je me dis « merde, comment faire etc. » et du coup, ne pouvant décrire le tir et l’attitude corporelle de Six, j’en ai profité pour écrire une projection du futur avec l’ultralibéralisme, les nouveaux « modèles » comme Tapie et Berlusconi…  ce qui a apporté un aspect onirique au chapitre et m’a conduit à davantage me lâcher par la suite. Et dans Power, la serviette a été essorée à m’en saigner les mains ! Il faut dire aussi que les années 60-70, il s’en est passé, des choses…

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

             Ma base… je n’en sais rien. Chaque jour, je pense à mon bouquin en cours, et c’est tout. Le midi, quand je suis en pause, je file au café pour écrire car j’en ai envie et besoin, que j’ai des personnages en attente et un fil émotionnel à tenir. C’est peut-être ça, ma base. Le reste, les « espaces de création littéraire », les « nouvelles méthodes », ces modes qui amènent des festivals de courts-métrages filmés au smartphone ou les concours de nouvelles écrites sur tablettes…

 

 7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société́ sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

           « Est-ce qu’un auteur… », « être un artiste… », on dirait une tirade de Raphaël Enthoven ! Désolé de me répéter, mais ma vie, c’est d’écrire pour partager avec les autres. C’est une double intrusion consentie. Quand t’écris, que tu as la prétention d’être lu et que ça t’arrive, tu es forcément dépossédé de toi-même, ça fait partie du truc, comme les festivals, la promo. Je compose avec tout ça, sans perdre de vue que le plus important, c’est d’écrire. Me faire plaisir en faisant plaisir aux autres, tout en les sensibilisant – j’espère – sur des sujets qui me semblent essentiels.

 

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