Marin Ledun – Entretien

 

On va se tutoyer, Marin, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

J’ai toujours éprouvé des difficultés avec le tutoiement. Pas sur le principe, évidemment ; simple affaire d’éducation. J’ai intégré très jeune l’idée que le vouvoiement était une affaire de respect de l’autre. Huit ans en entreprise où le tutoiement entre cadres supérieurs était la règle imposée m’ont conforté là-dedans – alors que se menait parfois la pire des guerres de mise en compétition des individus entre eux, il fallait paraître « cool » et « friendly » – ça m’a laissé un goût amer dans la bouche. Je m’y mets, doucement, parce que je sais bien ce que ça a de superficiel, mais bon, chacun a sa petite histoire et son rapport aux mots…

 Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

Allons-y gaiement, donc.

 

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Pas vraiment dans mon travail romanesque – il est donc écrit que je n’aurais jamais de style, puisque cela semble être une règle. Par contre, dans ma vie privée, oui, vraiment. Écrire ce que je ressentais m’a justement permis de ne pas devenir fou. Mais justement, c’est privé…

 

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

J’en lis beaucoup, tous les jours. Enfin, je précise que j’ai une définition assez large de la poésie, j’y inclus la chanson, les respirations des plantes, le chant des oiseaux, les regards, les petits gestes des gens autour de moi, etc. : tout ce qui peut relever de la contemplation et des échanges formidables, tu sais, ce genre de moments éphémères qu’il n’est pas besoin de nommer ni de raconter. Seuls quelques rares poètes sont capables (coupables) de me faire ressentir ça. C’est assez banal ce que je t’écris. La poésie me gonfle aussi généralement. Alors, je m’en invente une autre qui touche davantage.

 

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Soyons faussement modestes. Chacun à des « dispositions » dans un domaine qui lui est propre – le talent, les dons du ciel, ce genre de trucs, franchement, je n’y crois pas des masses. Une fois que c’est dit, tu sais qu’il faut travailler, travailler et travailler ça encore. L’écriture n’a rien d’un truc naturel, c’est un apprentissage permanent. Et non, ce n’est pas comme le vélo, ça s’oublie. Il faut donc y revenir sans cesse sauf à offrir en lecture une bouillie indigeste. C’est encore une affaire d’éducation : je crois beaucoup au travail (pas salarié, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit) comme principe moteur. Précisément parce que rien ne va de soi. Pour autant, il n’est pas nécessaire que ça se fasse dans la douleur…

 

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

 Pour devenir autonome, individuellement et collectivement, il faut précisément inventer. Maîtriser la forme, dans un premier temps, pour pouvoir s’en émanciper. Il faut lire pour pouvoir écrire. Il est bien de comprendre et connaître avant d’inventer. Mais il n’y a pas de règles ou, comme dirait l’autre, la règle numéro un, c’est : pas de règle ! J’écris du roman noir. Je peux m’entraîner à recopier ou maîtriser le style behavioriste manchettien ou hammettien tout mon saoul, je peux apprendre par cœur Jim Thompson ou Ellroy, je peux me documenter comme un dingue pendant des années pour maîtriser mon sujet, rien ne m’empêche d’écrire de mauvais romans derrière, parce que ce qui fait la force d’un Tim Willocks ou d’un Antonin Varenne, par exemple, c’est la part de liberté, l’intuition, le sentiment qu’il faut suivre cette nouvelle voix sans s’encombrer des règles existantes. Certains appellent ça le style. Je crois que c’est quelque chose de très informel qu’il ne faut même pas chercher à nommer. Parfois, ça fonctionne, parfois pas, mais tu avances sur ta voie. Les éditeurs sont là pour deviner ça chez toi, c’est pour ça qu’ils te publient – dans un monde idéal. Et tu es là pour savoir aussi qu’ils ne font que le percevoir et que tu es le seul à pouvoir le poursuivre, sans relâche.

 

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Voilà, on est en plein dedans. Travail, travail, travail. Beaucoup de déchet, forcément. Je coupe, j’abrège, j’épure, et, à un moment, ça commence à sonner juste. Bref, je fais mon boulot d’écrivain.

 

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Franchement, je n’en sais rien. Chaque personne a un espace et une histoire de vie qui lui sont propres. On écrit avec ce qu’on est, avec son bagage (familial, culturel, éducatif, rencontres, etc.). Voilà pour la base, plus ou moins solide, plus ou moins propice à l’écriture. Chaque bouquin est un peu le fruit de tout ce qui a précédé : les livres lus, les musiques écoutées, les films vus, les tableaux qui t’ont marqué, les sons entendus, les rencontres, les sales histoires, les belles, les impressions, les ressentis, etc. Tout cela est très vague. Très subjectif. Très intuitif aussi. Pourquoi tel mot plutôt qu’un autre ? Telle musique plutôt qu’une autre ? Tel visage ? Tel lieu ? Etc. J’ai du coup beaucoup de mal avec l’idée d’enseigner à d’autres personnes comment écrire. Je veux dire, la technique, ça s’apprend. L’esprit de synthèse d’une masse documentaire, ça s’apprend. A la rigueur, faire des phrases, ça s’apprend – et c’est d’autant plus vrai quand le genre dans lequel tu écris est extrêmement codifié, comme la romance ou certains thrillers mitonnés pour être lus « très vite » et « sans se prendre la tête » (et j’écris ça sans jugement de valeur, je sais que certains lecteurs recherchent ça pour oublier leur quotidien, pour se vider la tête ou pour juste se détendre, et cela m’arrive aussi parfois !). Mais après, il y a la littérature, celle dont on attend qu’elle nous percute, qu’elle nous marque, qu’elle suscite des émotions, qu’elle nous rende plus grands, plus forts, qu’elle nous aide à grandir. Et là, on entre dans le Grand Flou. Personne ne peut enseigner ça. C’est un truc qu’on a en nous, de très intuitif, qui ne répond à aucun critère. Harry Crews me touche aux larmes, par exemple. Car est pour moi l’un des chefs d’œuvre de la littérature, avec Nu dans le jardin d’Eden : mais je serais bien incapable de t’expliquer pourquoi et mieux, ça me rassure de ne pas être capable de le faire parce que ça signifie que c’est précieux et, très égoïstement, que ça m’est propre.

 

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

Oui et non. Dans l’absolu, non, évidemment –qui répondrait le contraire serait fou ! Seul le texte compte. La personne derrière, on devrait s’en moquer éperdument. Aucun intérêt. Je m’en contrefiche de ce que pense Ellroy, par exemple. Par contre, ses romans me transportent. Mais si l’on est un peu honnête, le livre est une industrie culturelle dans un monde d’hyper consumérisme et de marchandisation du vivant, et comme toute industrie culturelle, il obéit à des lois marketing dont l’une, par exemple, est la personnalisation. Publier un livre aujourd’hui, c’est avant tout pour pas mal d’acteurs économiques le vendre. Donc vendre une représentation en trois D avec, à savoir l’auteur. L’auteur doit proposer une image, s’agiter, si possible répondre à des attentes parce que certains identifient des besoins, etc. Tu connais ce vocabulaire nauséeux. Au final, j’en pense quoi ? Que j’aspire à disparaître derrière mes livres, parce que ma vie, je la vis pleinement avec les gens que j’aime et qu’elle n’intéresse absolument personne d’autre, mais que je dois apprendre à composer avec ce principe de personnalisation qui fait de plus en plus partie du boulot. Il y a un petit équilibre à trouver, fait de compromis, de coups de gueule, de lassitude parfois, de nécessité de gagner sa croûte dans un champ, le livre, où il est compliqué de vivre. La littérature n’est pas un truc éthéré. Je ne vis pas d’amour et d’eau fraîche. J’aimerais bien, mais je dois aussi – ô comme c’est vulgaire ! – payer mes factures et me nourrir. C’est assez pervers comme truc, mais je crois que ça permet aussi de ne pas se couper du monde et des autres, de garder les pieds sur terre et d’éviter d’être con le plus longtemps possible. Soyons réalistes et ne nous prenons pas trop au sérieux. Nous ne sommes que des romanciers.

 

 

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