L’obscure clarté de l’air – David Vann

L’obscure clarté de l’air – David Vann

Éditions Gallmeister

Sans doute une des chroniques les plus difficiles que j’ai eu à écrire. Pourquoi ?

Parce que ce roman, je l’ai lu à voix haute, pour en apprécier toute la musique. Ça a pas l’air mais ça change tout. Vraiment tout, et ça m’arrive pas vraiment souvent d’avoir cette envie-là.

Quasiment jamais, on va pas se mentir.

À la fin du bouquin, David Vann t’explique :

« Mes romans sont tous des tragédies grecques, je suis un auteur néoclassique et c’est avec un plaisir tout particulier que j’ai essayé de donner vie à Médée après avoir pensé à elle vingt-cinq années durant. »

La différence entre ce mec et certains autres (je les nomme pas), c’est qu’il te dit qu’il a « essayé »…

Eh bien si tous ceux qui essaient d’écrire fabriquaient ce genre de chef-d’œuvre, on serait pas emmerdé pour choisir un bouquin, c’est tout ce que j’ai à dire.

« L’obscure clarté de l’air », c’est « simplement » une réécriture du mythe de Médée. Simplement…

T’as vu, dis comme ça, ça a l’air de rien. Simplement…

Médée, tu la connais ? C’est la fille d’un roi. Elle tombe amoureuse de Jason, le mec qui est venu piquer la toison d’or à son père (le père de Médée, essaye de suivre), et elle part avec lui quand il se barre sur son bateau (forcément). Elle a tué son frère (son frère à elle), et l’a découpé en morceaux. Tu vois le genre de la fille ? Pas commode.

Médée, c’est une meurtrière, mais c’est aussi une des héroïnes les plus passionnantes de la mythologie grecque. Une femme à la recherche de son destin, à travers la haine qu’elle éprouve pour les hommes, et notamment les hommes de pouvoir. Alors forcément, même aujourd’hui, ça te parle.

« Née pour détruire les rois, née pour remodeler le monde, née pour horrifier et briser et recréer, née pour endurer et n’être jamais effacée. »

David Vann aurait pu écrire cette histoire en la transposant aujourd’hui, avec des mots d’aujourd’hui, mais il a décidé de transcender ce qu’on appelle réécriture, à travers des phrases qui sont autant de poèmes.

C’est magique.

Médée est trahie par son mari Jason, et tu vas voir et entendre sa vengeance. Tu vas sentir l’odeur du cadavre pourrissant sur l’Argo, celle de la viande grillée sur les feux de camps, celle de la terre, des pierres et du chaudron, celle du sang et des viscères.

Tu vas entendre les cordages qui grincent et la voile qui claque dans le vent.

Tu vois voir la nuit tomber au loin, sur la terre, et prendre possession de l’esprit des hommes.

Tu vas ressentir la chaleur et elle t’empêchera de bouger, tu vas espérer la fraîcheur de l’eau sur ton corps.

Chacun des actes de Médée est une prise de conscience de qui elle est réellement.

Chacun de ses crimes n’est là que pour l’emporter vers ce qu’elle veut être, désespérément.

Nulle rédemption sur son chemin. Médée avance vers son destin, sans jamais se retourner.

Ce destin qui la conduit vers l’esclavage, qu’elle soit l’esclave d’un homme ou d’un roi,

ce destin qu’elle refuse et contre lequel elle se bat, avec ses tripes, son sang, sa rage et son intelligence.

Elle veut être une femme, et en cela, elle est sans doute la première de celles qui se sont levées contre le pouvoir des hommes.

Devenir Hatshepsout, un pharaon ni homme ni femme, une déesse abolissant les rois et leur pouvoir.

Tu vas sentir la colère, la rage de Médée, tout au long des pages que je t’envie de ne pas avoir encore lues,

tu vas entendre les cris de ce monde déclinant, celui de l’ancienne Égypte, et les balbutiements du monde occidental,

naissant de ce déclin.

J’allais écrire que c’est sans doute le point culminant de l’œuvre de David Vann.

Sans doute.

Mais quand un écrivain t’offre ce roman, après avoir marché dans les pas de Médée,

après t’être demandé ce que tu vas lire après, tu ne peux que te tourner vers lui, et le remercier.

Merci, Monsieur Vann.


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