Lilian Bathelot – Entretien

 

On va se tutoyer, Lilian, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire, et l’histoire de Nicole et Louis…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

 

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Fou, je le suis sans doute.

C’est du moins l’avis de mon banquier et de ceux de sa race.

Et je ne suis pas sûr qu’« écrire pour échapper à la folie » soit une condition suffisante pour « avoir du style »…

D’ailleurs, je ne sais pas trop ce que ça veut dire, au fond, avoir du style.

En revanche, je sais que si tu cherches à en avoir, « du style », tu écris nécessairement comme un tâcheron, au mieux (et facilement, pire, comme un cochon).

Ça, je l’ai compris assez vite. J’essaye donc de faire autre chose, d’avoir d’autres ambitions que « du style ».

Je le fais sans prétention, car je vois bien que de nombreux tâcherons (et quelques cochons aussi) rencontrent davantage de succès que moi.

Sans prétention, avec sincérité et énergie, car je ne sais pas écrire autrement –ni même vivre autrement, c’est à dire sans un engagement réel de ma personne, qui engage mon avenir sur des coups inventés, aux suites imprévisibles.

Par ailleurs, le fait est que j’ai une production littéraire très diversifiée (noir, polar, sf, historique, théâtre, scénarios…) dans laquelle chaque nouveau chantier est écrit sur un mode différent, avec de nouveaux partis-pris narratifs et littéraires. Alors, quand j’entends des lecteurs expliquer que, malgré cette diversité un peu déconcertante, ils retrouvent quelque chose de « mon style personnel » dans des textes aussi dissemblables que «Terminus mon ange», «Simple mortelle» et «La Théorie du K.O.», il y a une petite étincelle qui brasille au fond moi et j’entends une petite voix qui chuchote dans ma poitrine : Yèèèèès !

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Je ne lis pas de poésie, ou si peu…

Remarque, je dis ça, mais c’est faux. Rien que d’en parler,  j’ai des passages de poèmes qui me reviennent. Je les ai donc lus. Et retenus.

C’est étrange, car je répondrais pourtant, naturellement, sincèrement : non, je n’en lis pas.

Je dois en bouquiner en cachette de moi-même.

 

Et pour ce qui est d’en écrire (de la poésie), la réponse est non, pas en tant que telle.

Les fois où je m’y suis essayé, en des temps prescrits par les lois des hommes, je me suis trouvé ridicule. Pas le résultat, non, pas les poème accouchés. Mais moi, moi en train de poétiser. Ridicule, et un peu usurpateur. Ce n’était pas moi, ça.

En revanche, je me rends bien compte que je mets de la poésie dans mes romans, mes pièces, mes scénarios, sans le décider, sans le vouloir… Dans mes écrits, mais dans ma vie aussi, avec davantage d’entêtement encore, sans doute.

Voilà, c’est ça : je dois me débrouiller pour fabriquer assez de poésie, en vrai dans ma vie, pour ne pas trop avoir besoin d’en inventer en écrivant des foutaises. (Sauf un long poème épique en alexandrins, que j’ai en cours depuis une vingtaine d’année et que je ne sais pas terminer.)

 

 3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Avec du talent, sans boulot, tu n’arrives évidemment à rien de bon, pour un roman. Au mieux, des fulgurances sans queue ni tête.

En revanche, sans talent mais avec du boulot, de l’engagement et de la sincérité, tu boucles un roman acceptable.

Nonobstant, s’il y a un peu de talent en supplément, ça ne gâche rien.

Et à la question de savoir si j’en suis pourvu, moi, de talent, ce n’est pas à moi de répondre, évidemment.

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Je ne me suis jamais posé ces questions.

L’académisme, la norme, la moyenne, je m’en suis toujours gravement tamponné le coquillard. Je n’en fais toujours qu’à ma tête, je suis mes envies, ce que je crois, je ne sais pas faire autrement, je fabrique sans cesse des solutions qui n’existent pas – d’où l’avis de mon banquier sur ma santé mentale.

J’aime inventer ma vie, je déteste reproduire des modèles, adopter des envies qui ne seraient pas les miennes.

Pourquoi écrirais-je autrement ?

J’écris comme je suis, c’est la seule contrainte à laquelle je m’astreigne vraiment, de ne pas tricher en appliquant des recettes lorsque je cherche à donner du plaisir littéraire.

Car oui, je m’attache à donner du plaisir avec mes mots.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Oui, je travaille beaucoup. Sans doute trop, parfois. Chacune de mes phrases est réorganisée cent fois. Les pages idem, paragraphes également, et chapitres de même.

Mais il est bien rare que je jette – sauf de brefs passages lorsque je me fourvoie parfois. Parce que, quand tu as passé des semaines, des mois, des années sur un texte, ce n’est pas pour le jeter.  Enfin, pour moi. Si je décide de passer tant de temps sur un chantier, c’est que je sais qu’il vaut la peine.

Pourtant, et puisque ta question évoque un moine ivre, elle me fait penser à un copain vigneron qui fait ça. Pas s’accrocher aux rideaux quand il est bourré, non. Mais juste que, quand le cru de l’année, sur lequel il a trimé pendant des mois dans la vigne et au caveau, n’est pas à la hauteur de ses espérances, il ouvre les vannes des cuves et laisse le vin couler dans la rigole, filer au caniveau.

Moi, je le boirais bien, ce pinard. Je sais qu’il est très bon. Mais pas assez pour lui, alors, il le jette, il le renie. Sur les huit dernières années, il n’a gardé que trois millésimes.

Tiens, je devrais le présenter à mon banquier, qu’il constate de lui-même qu’il y a d’autres jobards que moi-même.

Par bonheur, on améliore plus facilement un texte imparfait qu’une cuve de pinard qui fait des sienne.

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

« Espace de création littéraire » : wouarf ! Sans dèc. C’est pas une blague, ça existe vraiment ?

Les écoles d’art, en général, me laissent passablement sceptique. Bien peu d’artistes en émergent, finalement. Et ceux qui en émergent font presque figure d’accidents, ils seraient arrivés au même résultat sans l’école.

Mais je n’ai rien contre le commerce, du moment que le client accepte l’achat, et qu’il y trouve son compte. Pour la « création littéraire » comme pour le reste. Ce n’est pas reluisant, mais il y a tellement plus dramatique, ici bas, que je n’ai pas envie de gaspiller ma colère contre ça. En tout cas, on est loin de l’art, et de la littérature.

Ce qui ne m’empêche pas de donner parfois des ateliers d’écriture. Mais on s’y amuse, on crée, on échange sans se toucher la nouille. La manière compte autant que ce que l’on fait, en la matière.

Celles et ceux qui recherchent où monter leur belle littééérâââtur’ s’échappent vite quand ils se fourvoient dans un de mes ateliers. Et il est arrivé qu’on m’en tienne longtemps rancune.

 

Ensuite, pour l’autre partie de la question, on est toujours l’inculte de quelqu’un, bien entendu… mais j’ose dire que ma base, à moi, elle est solide.

C’est la culture populaire, ouvrière, bien avant la littérature. On y apprend de belles choses, tu sais. Autour de la table de la cuisine, au jardin entre les rangs de poireaux et de tomates, près de la boite à outils pour réparer la bécane, en écoutant la radio, en lisant les journaux pour apprendre aux enfants à traduire leurs sornettes.

Ça oui, ça fait une base robuste. Pas du toc.

C’est comme ça que, tout gamin,  j’ai découvert de véritables génies de la langue. Des mecs et des femmes au verbe haut, qu’on écoute dès qu’ils ouvrent la bouche, dont on boit les paroles, autour d’une table, dans un bistro ou au terrain de boules.

C’est d’eux que j’ai appris l’essentiel de ce que je sais de la langue. Ça oui, c’était un sacré « espace de création littéraire ». C’est grâce à ceux-là, grâce à celles-là, que j’ai compris comment on jongle avec les mots, les images et les émotions, comment les uns deviennent les autres dans l’esprit de celui qui les reçoit.

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

Je pense qu’il y a deux solutions. Soit Bukowski était rond comme un boulon le jour où il a écrit ça, soit je suis victime d’une vieille remontée d’acide qui m’essore les méninges. Mais en tout cas,  je ne pige rien à sa question…

Merci d’avoir concocté ce questionnaire. C’était chouette d’y répondre.

Longue vie à ton blog !

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