La viande des chiens, le sang des loups – Misha Halden

La viande des chiens, le sang des loups – Misha Halden

Éditions Fleuve Noir

Une journée et un morceau de nuit. C’est le temps que j’ai passé à lire ce roman de Misha Halden, alias Justine Niogret. Je te dévoile rien, c’est écrit dans le bouquin…

Avant que tu continues, faut que je t’explique un truc. Je suis sorti du dernier Pollock avec une sale gueule de bois. Le genre que t’attrape après avoir avalé un truc qui t’a contrarié.

Le roman de Misha Halden, il est sur mon étagère depuis quelques jours. Une désespérance qui s’installe et qui te fait croire, enfin, à une baffe. Une vraie.

Et puis ce titre, c’est juste génial.

Pas le genre de roman que tu vas siroter avec une tasse de thé de chez Dammann. Tu vois ce que je veux dire ?

Parce que ce roman-là, il va te faire bouger le ventre, il va te remuer dans l’intérieur de toi. Il va aller chercher les maux de cette société que tu exècres parfois, au point de te dire que tu préférerais ne pas en faire partie.

Quand tu commences le bouquin, tu te demandes sur quoi t’es tombé. Des lettres de la première guerre mondiale, pas sûr que ça t’emmène où tu pensais aller.

Et c’est juste après que t’arrête de respirer. Tu sais, l’apnée qui t’empêche de te noyer. Parce que sinon, tu vas avaler des choses dégueulasses. De l’eau grave polluée. Pleine de trucs qui flottent juste en dessous de la surface.

Dans chacun des paragraphes, t’en prends une.

À chaque phrase, tu te dis qu’il faut que tu la notes, et puis celle d’après, et l’autre encore. Ça dure pendant plus de 200 pages. T’imagines ?

Rarement un bouquin m’aura marqué aussi violemment.

Des traces aussi, de celles que le sang des loups laissent dans la neige après qu’ils se sont coupés la patte qui était prise au piège.

Rarement un auteur m’aura emporté aussi loin dans la non-humanité.

Misha Halden, elle te file parfois une petite respiration, alors tu te dis que ça va s’arrêter, mais elle continue la phrase d’après.

Rare, je te dis.

Les personnages.

Une femme. Un homme. De ceux qui préfèrent vivre ailleurs que dans les boites qu’on leur propose.

Tu les vois, juste devant toi, et ils vivent. Pas simple de faire vivre une humanité à travers les mots que tu poses sur le papier. Pas simple de te les faire entendre, chacun avec sa voix, cassée, rauque, la sienne.

« Les hurlements de petit con qui fantasme un potager alors qu’il a jamais eu de merde sous les ongles. Les mots s’échappaient et j’aimais pas perdre ce contrôle, et j’avais pas envie de savoir pourquoi je m’étais barré de chez les humains, pourquoi je me sentais bien que dans ma maison sans personne »

L’histoire.

D’aucun vont vouloir la qualifier de fantastico-truc. On s’en tape. Ceux qui vont écrire ça sur ce roman, c’est qu’ils sont dans les boites d’œufs dont elle parle. Bien rangés. Dans du carton de merde, celui qui étouffe les bruits de la vie.

Les maux.

Pas une ligne de trop. Pas un mot qui ne te laisse deviner les odeurs qu’il transporte. Les chiens, tu les entends gueuler, et les loups, ils te bouffent le bras si tu fais pas gaffe.

J’ai dit d’un roman, il y a un moment, qu’il était écrit avec un cutter.

L’écriture de Misha Halden, c’est des dents qui te mordent, qui t’arrachent des morceaux de viande, parce qu’il faut bien qu’elle bouffe.

Alors elle te bouffe, et elle te recrache à la gueule les maux de notre société.

« T’as qu’à inventer les premiers vendeurs. Rien que ça. Imaginer un type qui va s’incruster entre le gars qui veut poser son cul, et celui qui sait fabriquer une chaise. Le type du milieu, lui, y sait rien foutre de ses dix doigts et il a besoin de rien. Qu’est-ce qu’il vient glander ici ? En quoi il arrange les deux mecs ? En rien, en que dalle. Il est juste là pour se rincer les couilles, pour faire de la thune. Vas-y, mets-le là, et regarde. Parce que au bout d’un moment, le bonhomme qui veut poser son cul, il aura oublié comment aller chez le mec qui vend sa chaise. »

Je pourrais t’en mettre 50 pages comme ça.

J’ai pas lu une telle plume depuis des semaines.

Quand tu fermes ce roman, t’as juste un genre de sourire béat, comme quand t’es amoureux, et que tu te dis que cette fois, c’est la bonne.

Tu vas avoir envie de pas le ranger trop loin, pour pouvoir en relire des morceaux, des bouts de phrases, des morceaux de viande, pour boire encore un peu du sang des loups.

Pas la peine que je te dise d’aller le chercher, t’as compris…

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