Johana Gustawsson – Entretien

 

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir folle ?

La folie qu’il évoque je l’ai ressentie plutôt comme une nécessité absolue : je venais d’accoucher de mon premier petit gars et j’avais Block 46 en tête, ou plutôt Block 46 me possédait totalement ; il fallait que ça sorte, que je couche cette histoire sur du papier ou plutôt que j’accouche une nouvelle fois. Mais je n’irais pas jusqu’à prétendre que les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas tomber dans la folie, non. Chacun vit l’écriture différemment, il y a plusieurs façons d’être auteur, comme il y a plusieurs façons d’être mère ou père. Mais il est certain qu’écrire pour accéder à la célébrité c’est un peu comme faire une monodiète à la pizza pour perdre du poids : ça n’a pas de sens ! Je ne vois en effet pas ce que la célébrité vient faire dans cette équation ! L’écriture c’est avant tout une introspection qui précède un partage ; cultiver pour laisser le lecteur cueillir.

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

D’en écrire quand j’étais pré-ado, mais c’était assez fleur bleue ; d’en lire, depuis que je sais écrire. J’ai été élevée avec Rimbaud, Prévert, Ronsard et Bataille, c’est dire ! Des plaisirs de l’esprit aux plaisirs bas !

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petite ? Ou c’est juste du boulot ?

Beethoven disait : « le génie c’est 5% d’inspiration et 95 % de transpiration » et je partage totalement sa vision. Je crois au talent, sinon comment expliquer justement un Beethoven ou un Bukowski, mais je crois bien davantage au boulot ! Le talent n’est que le point de départ ; une graine que l’on arrose de travail pour qu’elle pousse.

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

L’art est une question de perception. Les histoires, les personnages, les mots qui résonnent en moi ne sont pas les mêmes que ceux qui te touchent. Car ils caressent ou cognent une subjectivité, un passé, un subconscient ; et même si parfois l’histoire se répète ou le cadre ou la structure sont les mêmes, peut-être certains lecteurs se sentent-ils rassurés par cette pérennité et prennent de ce fait davantage de plaisir dans leur lecture.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Oui, je déchire, je réduis en morceaux. Et tout cela avec une touche Racinienne en plus, en bonne marseillaise ! Je m’impatiente, je m’effraie, je m’énerve, je tremble, puis je retrouve la foi et je recommence. Imagine ce que supporte mon impassible Viking de mari !

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Il y a des auteurs, des livres, des phrases, qui me collent à l’esprit, et qui m’ont donné le goût de la lecture puis de la plume, mais si j’avais dû attendre que ma base soit solide avant de me lancer dans l’écriture, Block 46 et Mör n’auraient jamais vu le jour ! Oui, je pense que tout s’apprend. Cela demande plus d’efforts à certains qu’à d’autres, mais je pense que tout est possible si on y travaille suffisamment. C’est en tous cas ce que je raconte et promets à mes fils, donc je prie pour avoir raison !

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié́ devient une propriété́ publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité́ de prendre ses distances vis-à-vis d’une société́ sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ?

L’œuvre de l’auteur devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis, mais je ne vois pas pourquoi sa vie devrait l’être tout autant. Tout dépend aussi de ce que l’on partage et expose. Si la présence de l’auteur se résume et se réduit à parler de ses livres, qu’on lui foute la paix, bordel ! Maintenant s’il/elle étale sa vie sur les réseaux sociaux, c’est autre chose.

Quant au fait d’être artiste, les avantages sont nombreux et le premier étant, en ce qui concerne les auteurs, l’expérience de cet incroyable partage avec les lecteurs. C’est un peu comme dessiner un monde, le raconter, et le voir tout à coup se peupler. C’est magique, divin, exquis, orgasmique même !

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