Ils ont voulu nous civiliser – Marin Ledun

 

Ils ont voulu nous civiliser – Marin Ledun

Flammarion

 

Tu le sais pas forcément, mais avant de dire des trucs sur un roman je regarde ce que je peux trouver sur l’auteur. Parce que souvent, les interviews, les mots dits, permettent d’y voir plus clair sur les pas dans la neige (je dis ça parce que c’est de saison, dès avril, je change de discours).

Donc je suis tombé, pas par hasard, sur une interview de Marin Ledun. Une radio, pour être précis. Les premiers mots qu’il prononce, pour dire qui est le protagoniste de ce roman, c’est « perdant magnifique ». C’est beau, et en plus c’est exactement ce que j’ai ressenti à la lecture de cette histoire.

Parce qu’il y a des gens dedans. Il y a des gens, et il y a Klaus.

Klaus, c’est le vent. Le vent quand il pète un câble et qu’il décide de foutre en l’air ce que les hommes ont construit, les arbres qu’ils ont plantés, alignés, comme les barreaux d’une prison dans laquelle ils se sont enfermés. Et Klaus, dans ce roman, t’as l’impression qu’il est devenu aussi fou que les hommes qu’il bouscule. Aussi meurtrier quand il arrache les pins que les mecs qui ont décidé de chopper Thomas.

Thomas, il a fait une connerie, mais pas vraiment exprès, c’est plutôt la connerie qui lui a sauté dessus. Il doit se planquer, et comme Klaus est pas commode, il se planque pas trop loin. Il n’a pas le choix. Il se planque chez un type qui est aussi en colère que Klaus. Ce type, c’est Alezan. Alezan, c’est son surnom.

Alezan, il a peur aussi. Il a peur de tout, et surtout des autres. De tous les autres. Alors il se protège, avec ses haches et ses tronçonneuses de bûcheron, son pistolet qui lui vient de la guerre d’Algérie, et son fusil de chasse. Alezan, il a des comptes à régler avec le monde, et le monde, il a une ardoise grosse comme ça. Il n’a jamais pu devenir celui qu’il aurait voulu être. Celui qui aurait vécu avec Bahia, tranquille, avec ses gosses et sa femme, avec de l’amour tout autour de ça. Parce que Bahia, elle est morte au début de la guerre. Tu sais cette guerre dont on ne parle pas. Ou tellement peu. Là encore, Marin Ledun emploie un terme très précis. Il parle de « non-mémoire », et précise que pour lui, depuis le départ, le roman noir a une fonction sociale, qu’il doit être de la « sociologie critique ». Finalement, comme le précisait Bourdieu, « un sport de combat ».

Ça parle de destins, qui restent collés par terre, d’amitiés, qui n’en sont pas réellement, ça parle de remords et de haine. Ça parle de nous.

De cette injustice qui blesse, qui tue parfois. De celle qui a tué Bahia, un matin en Kabylie.

Roman social, alors ? Parce que Marin Ledun, il écrit des romans sociaux… des romans qui causent de toi, de moi, des ouvriers dans les usines.

Du pouvoir.

Le pouvoir. Celui de ces hommes qui ont envoyé des gosses se faire hacher menu pour un morceau de caillou, pour quelques grains de sable… Le pouvoir de ces hommes qu’on ne condamne jamais, parce qu’ils sont cachés derrière leur bureau. Tu comprends pourquoi Alezan est en colère ?

Alezan et les autres mecs qui sont dans ce bouquin. Tous. Comme toi et moi certains matins où ce que t’entends à la radio, ce que tu lis sur le ouaibe, te fout les glandes jusque par terre.

C’est donc l’histoire d’une traque. Ça s’appelle comme ça. Trois mecs qui veulent en chopper deux autres parque Thomas leur a piqué un truc qu’ils voulaient garder que pour eux.

La colère, tu la sens monter au fur et à mesure que tu tournes les pages. Elle existe en parallèle de celle de Klaus (tu te souviens qui est Klaus ?) et elle devient si violente que plus rien ne peut la contenir. C’est souvent comme ça, la colère. Un truc qui prend tellement de place que plus rien n’existe à part ça, dans ta tête et dans tes tripes.

Marin Ledun a dit aussi, quelque part, que la documentation, c’était un piège. Que quand t’écris un bouquin, il faut étudier « en creux ». Quand t’étudies en creux, c’est là que ça fabrique des émotions. C’est là que tu deviens le vent qui souffle, les arbres qui tombent, les hommes qui hurlent et qui se tuent, souvent sans raison. Parce qu’un morceau de papier, même s’il y a la gueule d’un type dessus, ou un immeuble ou un pont, c’est pas une raison suffisante pour regarder un mec dans les yeux et lui mettre une balle dans la tête.

Je crois.

Et quand tu deviens ce que t’écris, tu touches ce dont parle Franck Bouysse, une espèce de quintessence. C’est rare.

Parler de la société du tourisme et de ce qu’elle implique en terme de vies hachées dans ces régions de bord de mers, d’océans, de montagnes, c’est pas simple sans devenir donneur de leçons. Il faut être sacrément couillu pour nous expliquer que la société se casse la gueule parce qu’on a décidé, un matin, de ne plus donner sa vraie place à l’humain. Faut être couillu, et surtout, faut avoir des arguments.

Marin, il en a, des arguments. Plein.

Et il te les donne en te racontant une histoire.

Une histoire d’hommes, de types qui finalement n’ont trouvé pour s’en sortir que ces moyens détournés, un peu à l’écart de cette société dans laquelle ils ont quand même décidé de vivre, et de prendre, au passage, ce qu’ils estiment leur revenir.

Pas de héros, juste des types, pas vraiment recommandables, mais ils ont tous un sac à dos plein de peurs, parfois viscérales, et ce sac, il est lourd à porter.

Il est d’autant plus lourd que quand les peurs sont anciennes, t’as oublié ce qu’il y a dans ton sac.

T’as peur, mais tu sais pas pourquoi. T’as peur des autres, mais tu sais plus pourquoi.

Alors t’as peur de l’ombre, parce que tu sais pas ce qui s’y cache.

T’as peur de Klaus, parce que le jour où la nature va décider qu’on n’est plus très utiles, on va disparaître, et personne ne se souviendra de nous.

T’as peur de Klaus parce que tu vas comprendre que finalement, la seule erreur de l’évolution, c’est nous, et ce qu’on a fait de notre conscience.

Celle qui aurait dû nous servir à aimer…

Un grand roman.

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