Ian McGuire – Entretien

On va se tutoyer Ian, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

C’est une question intéressante à considérer. Je pense que ça t’aide probablement à rester sain d’esprit, même si ça ne transparaît pas toujours quand tu es assis à ton bureau. Pour moi, l’art est toujours un moyen de donner un sens au monde et de notre expérience de celui-ci. Et même si les conclusions de l’artiste sont sombres ou pessimistes, le fait même qu’il ait fait cet effort pour le comprendre, et qu’il ait créé quelque chose de cette urgence, est un espoir et une chose admirable.

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

J’ai cessé d’essayer d’écrire des poèmes quand j’avais une petite vingtaine d’année. Mes poèmes étaient toujours très mauvais, et les seuls à moitié décents étaient en fait des histoires courtes, mais je ne l’ai pas réalisé. Oui, je lis encore de la poésie. Pas tous les jours ou toutes les semaines, mais assez souvent. Il y a certains jours où la lecture de la poésie se ressent comme la seule chose à faire. J’ai quelques très bons amis qui sont des poètes, et je lis et j’apprécie leur travail, et je retourne aussi aux grands comme Walt Whitman, Rilke et Yeats.

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Il n’y a pas que le travail acharné, bien que le travail acharné et la persévérance sont absolument nécessaires. Il y a autre chose sur le dessus, que tu pourrais appeler le talent ou l’aptitude, ou même une sorte d’intelligence, et je ne suis pas sûr d’où cela provient. Chimie cérébrale peut-être ?

Mais alors qu’est-ce qui décide de la chimie cérébrale d’une personne ?

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

C’est Bukowski à son plus romantique, et la plupart des américains, je pense. L’idée qu’un écrivain a besoin de rejeter tout ce qui a été écrit avant pour faire quelque chose de frais et d’entièrement nouveau est très excitante, mais je ne peux pas être complètement d’accord. Un autre grand écrivain américain a dit : « les livres viennent d’autres livres », et cela me semble mieux. Pour moi, l’originalité implique de comprendre la tradition dans laquelle vous travaillez, et puis d’y ajouter quelque chose d’intéressant, plutôt que d’imaginer que vous pouvez rejeter la tradition et recommencer à zéro. Cela dit, il y a beaucoup de choses très ternes, des romans formules publiés chaque année, donc je ne dis pas qu’un écrivain devrait juste répéter ce qui a déjà été fait plusieurs fois avant. C’est trop ennuyeux.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Oui, j’ai jeté beaucoup. Plus de pages que j’aime à y penser. C’était très douloureux à l’époque, mais tant que tout te sert d’expérience, ça peut être utile. Écrire de la fiction est une sorte d’expérience qui peut facilement mal tourner, mais qui peut être le meilleur moyen d’apprendre à le faire bien.

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

D’après mon expérience, ça peut prendre un temps très long pour devenir un écrivain qui soit bon tout le temps. Des années, voire des décennies, d’essais, d’échecs, un peu de succès, puis à nouveau des échecs, puis essayer encore, etc. Des cours d’écriture créative ne peuvent pas transformer quelqu’un en bon écrivain s’il n’a pas déjà un certain talent ou une certaine aptitude, mais ils peuvent parfois aider un écrivain à se développer plus rapidement, et ça peut donner confiance pour continuer à essayer.

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété́ publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité́ de prendre ses distances vis-à-vis d’une société́ sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

Je pense que c’est une question de personnalité principalement. Certains écrivains aiment vraiment donner des interviews, faire des apparitions publiques, etc. Ils trouvent qu’il est facile et agréable de parler d’eux-mêmes et de leur travail, et ils ne se soucient pas trop de dire quelque chose de stupide ou d’être mal compris. D’autres écrivains sont très timides ou privés, et détestent avoir à faire tout ce genre de choses. Je suis quelque part au milieu, je peux parler de mon travail en public sans trop m’en inquiéter, mais, en même temps, je pense que l’expérience de l’écriture et de la lecture d’un roman est essentiellement privée, et quand vous essayez d’en parler ensuite quelque chose d’important est généralement laissé de côté.

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