Henri Lœvenbruck – Entretien

 

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

 

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Je crois qu’il faut l’être déjà un peu pour se mettre à écrire, et penser que ce qu’on écrit puisse intéresser des gens. Cela dit, fou, ça veut dire quoi ? Différent ? Nous le sommes tous un peu. Je n’ai en tout cas jamais voulu d’une vie ordinaire, et ce métier me permet de vivre une vie peu ordinaire, c’est déjà ça. Ce que je sais, c’est que j’ai besoin d’écrire, pour me sentir vivant, et j’ai aussi besoin d’être lu. Aucune pudeur à ce sujet. Les auteurs qui disent se foutre d’avoir des lecteurs m’inquiètent.

 

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

J’en ai beaucoup lu, et j’en ai un peu écrit, mais ce n’est plus le cas. J’y reviendrai peut-être plus tard, quand je serai moins en retard sur mes romans. La poésie, ça demande une sérénité que mon actualité ne m’offre plus. Mais c’est évidemment un art majeur, où la concision ne laisse aucune place à l’erreur. Le risque de la poésie, c’est l’emphase… C’est quand même vachement moins ronflant de se présenter comme écrivain que comme poète.

 

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Non, je ne crois pas aux fées ni aux dieux. Je crois au déterminisme de la nature, et à l’instinct de survie. On s’adapte. On met en valeur les atouts que nos parents et notre entourage ont bien voulu nous donner. Moi, mes parents, ma famille m’a donné la soif d’apprendre, la soif de connaître, et une certaine sensibilité littéraire. J’en ai fait mon métier. Et après, oui, c’est du boulot. Beaucoup de boulot. Énormément de boulot.

 

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

J’aime beaucoup Le Français en cage, de Jacques Laurent, qui répond un peu à ta question. Le français est une langue vivante, elle est maintenue en vie par les gens de la rue, par les gosses, et par les écrivains. Ça fait du bien de la bousculer un peu de temps en temps, pour éviter qu’elle s’endorme. Les deux romans que j’ai pris le plus de plaisir à écrire sont L’Apothicaire et Nous rêvions juste de liberté. Le premier parce que je m’amusais avec une langue qui n’est plus tout à fait la nôtre, celle des feuilletonistes, et le second parce que j’ai pris la voix d’un jeune adulte un peu abîmé, un peu bancal, qui se laissait le droit à l’erreur, à l’hystérie et à la peine, et c’était foutrement jouissif.

 

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Il n’y a pas de règle. Il y a des techniques, qu’il faut apprendre d’abord à maîtriser pour pouvoir les dépasser, les bousculer. Et on apprend toute sa vie. À chaque nouveau roman, j’ai l’impression d’apprendre un peu plus, et de découvrir que ce qui  me reste à apprendre est encore plus grand chaque fois. Mes textes, oui, je les travaille, parfois un peu, souvent beaucoup, et en ce moment énormément. Je crois qu’on devient de plus en plus exigeant, de moins en moins sûr de soi, au fur et à mesure qu’on accumule les romans. Parce qu’une fois la technique maîtrisée, tu te poses les questions de la validité, de la légitimité de l’œuvre et, en vieillissant, on est de moins en moins naïf, de plus en plus conscient quand ce qu’on vient d’écrire est juste de la merde…

 

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Je crois que l’écriture créative, comme disent les américains, n’est pas assez enseignée en France, ce qui est paradoxal quand on connaît le bagage littéraire de notre pays. Oui, je crois qu’écrire, ça s’apprend. On peut l’apprendre tout seul, c’est long. On peut l’apprendre avec un éditeur. C’est long aussi. On peut l’apprendre avec ses confrères, quand ils sont généreux. C’est un peu moins long. C’était un peu l’idée avec la Ligue de l’imaginaire, ce petit collectif d’auteurs dans lequel je navigue depuis presque dix ans. Dans tout les cas, il faut pratiquer, beaucoup, et être lu.

 

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

 Euh… Je pense qu’un écrivain est un citoyen comme les autres, tout simplement. Qu’il n’a pas plus ni moins de droits ni de devoirs. Je pense qu’un écrivain est une personne qui aime bien donner son avis, partager son regard, mais que personne n’est obligé de l’écouter, et que cela ne doit pas lui enlever le droit à sa vie privée… Elle est bizarre, cette question !

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