Franck Bouysse – entretien

 

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Le style est à mon sens l’expression de la folie de l’auteur, sinon, comment devenir « le son d’une roue de charrette qui s’arrache du sol… » Je crois que, précisément, on continue d’écrire pour entretenir sa propre folie. Il faut avoir l’ambition de la folie, pour n’être pas soi-même écrivant, mais ce qui est en train de s’écrire.

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

J’en ai lu, j’en lis toujours un peu, j’en relis beaucoup. Lorsque je suis happé par une fulgurance, cela me cloue sur place, c’est la représentation la plus pure et condensée d’une émotion, un genre de graal. Je n’en écris pas de façon formelle, mais je la laisse parfois venir dans ma prose, à ma manière, une musique intime qui m’est propre, l’expression de ma folie inopérable, appelez ça comme vous voulez.

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Je ne crois absolument pas au talent, je crois aux fondations plus ou moins solides de l’enfance, à la rage longtemps contenue, à la faculté de s’absenter du monde, aux lectures, et surtout au travail qui permet d’articuler la grande confusion des émotions, qui préside à l’écriture d’un livre. On ne naît pas avec du talent dans les doigts, puisque l’écriture est extérieure à soi, comme toute forme d’art qui vise la vérité (au sens du dévoilement de l’auteur), et jamais la réalité.

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Un parpaing, c’est rectangulaire, parfait, ça fait des murs bien droits, il n’y a rien qui dépasse, mais qu’est-ce-que c’est moche, sans âme, alors qu’un mur en pierre sèche, que l’on monte à sa manière, avec des pierres dissemblables, choisies dans la nature, ça peut être magnifique, et bien plus durable qu’un vulgaire mur en parpaings au milieu d’autres murs identiques en parpaings.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Aujourd’hui, je ne jette plus rien. Ça m’est arrivé, il y a longtemps, mais désormais, lorsque je tiens une image mentale, une émotion, nées d’un personnage, il faut que j’aille au bout, quitte à ne plus penser qu’à cela, à me laisser envahir, posséder, pour que ce petit fragment me révèle un monde, malgré moi, puis que je l’embrasse, l’organise. Ecrire un livre, c’est un travail de titan.

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Je n’y crois pas une seconde, au sens de ce qui constitue la littérature, bien entendu. N’importe qui peut apprendre à raconter une histoire, pourquoi pas. Mais à quoi bon la raconter comme tout le monde. Je lis et j’écris depuis l’adolescence. Je savais que la littérature serait l’histoire de ma vie, mais je ne savais pas qu’en faire, par quel bout prendre cette prodigieuse envie. Je me suis longtemps contenté d’entretenir des cultures déjà poussées, avant de songer à travailler la terre moi-même et à y faire venir mes propres récoltes.

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ?

Seuls les livres doivent avoir de l’importance. Il est vrai que certains auteurs se construisent un personnage pour exister ailleurs que dans l’écriture, certainement parce qu’ils n’ont rien à dire de singulier, alors il faut bien attirer l’attention avec autre chose que des mots, occuper le terrain, je ne juge pas. « L’art ne peut provenir que d’un centre rigoureusement anonyme. » Rilke a parfaitement résumé cela, pas vrai !

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