Désolations – David Vann

 

Désolations – David Vann

Gallmeister

 

Parfois, comme c’est le cas pour moi en ce moment, t’as envie de tout lire d’un auteur. Et puis tu te dis aussi qu’il faut alterner, parce que tu vas finir par ne plus raisonner qu’à travers ses écrits à lui, et que tu vas passer à côté d’autres livres, que tu ne vas plus savoir lire autrement qu’à travers un prisme qui va déformer ta vision de la littérature.

Je suis clair, là ? Pas trop en fait.

Je veux simplement te dire que si tu as eu l’impression que je référençais systématiquement mes lectures aux bouquins de David Vann, je peux pas te dire que c’est totalement faux. Mais je les référence aussi à travers d’autres auteurs, ceux que tu as pu découvrir à travers les mots que je te file régulièrement. En fait, je me réfère à ceux qui m’ont bousculé, ceux qui m’ont fait marcher dans la neige avec eux, et David Vann en fait partie. Mais juste partie.

Voilà, ça c’est fait.

Jusqu’à présent, j’avais un peu tendance à penser, comme plein de gens sans doute, que quand tu lis David Vann, tu prends un risque. Le risque de basculer du côté obscur de la vie. Tu prends aussi le risque de te retrouver marchant dans la neige au fin fond de l’Alaska à te demander ce que tu fous là, et que finalement, t’aurais mieux fait de rester sur ton canapé, dans ton salon, au bord de la mer ou dans ton jardin. Pourquoi ?

Parce que l’Alaska, ça caille grave. Parce que l’Alaska, c’est le contraire de la plage de sable fin et du soleil qui te bronze doucement la peau si tu as pris la précaution de rester à l’ombre pour ne pas devenir rouge carotte comme ces gens qui croient que c’est un moyen de montrer à quel point on est beau et qu’on a réussi parce qu’on est parti en vacances au bord de la mer…

Un peu, donc, comme si les personnages racontés dans ses romans n’étaient que les morceaux embryonnaires d’une vaste conspiration où l’humain va finir par disparaître, avalé par ses propres peurs, et puis par la nature qui va en avoir assez de ses conneries. Parce que la nature, elle est beaucoup plus balèze que toi, que moi, et que tout le monde. Surtout la nature alaskienne. Elle rigole pas la nature alaskienne. Quand il fait froid, là-bas, c’est du vrai froid qui fait mal aux dents.

Tout ça pour te préciser que la nature, dans les romans de David Vann, devient un personnage à part entière. Une force monstrueuse qui agit sur les gens qui vivent dans le bouquin.

« Désolations », donc, c’est l’histoire d’un petit groupe de personnes, qui se connaissent, qui se croisent, qui vivent et qui meurent au sein de cette nature dont je viens de te parler. Ils se débattent et tentent d’exister malgré les difficultés, malgré la maladie, malgré la haine parfois, qui les anime quand ils regardent ceux qu’ils ont aimés au commencement de leur vie.

« Désolations », c’est aussi l’histoire de ces solitudes qui vivent ensemble mais qui ne se regardent plus. Quand tu vis en Alaska, t’as pas le choix. La solitude fait partie de ta vie. Que tu le veuilles, que ce soit ton choix, ou que tu subisses cet emprisonnement, elle est là, présente, et te regarde au fond des yeux en permanence.
C’est sans doute aussi, de la part de David Vann, un marteau et des clous. Je t’explique.

Se servir de l’Alaska comme du personnage principal au cœur de ses romans est un moyen pour l’auteur d’ajouter un personnage, que nul ne peut maîtriser et qui ne laisse finalement aucun choix aux différents protagonistes.

David Vann se définit lui-même comme un écrivain « néo-classique ». Je n’invente rien, c’est lui qui me l’a dit. Il est évident, et sans doute encore plus dans ce roman, que les histoires qu’il nous raconte sont, à l’instar de certains écrits qui nous ont été transmis, des tragédies grecques qui ont leur place dans ce panthéon de la littérature. Quand je dis panthéon, je sais que j’ai un peu tendance à exagérer, mais ça faisait bien dans la phrase.

Parce que finalement, qu’est-ce que c’est qu’une tragédie ?

Des secousses.

Des personnages qui te racontent, à travers des émotions violentes, une histoire dont tu vas finir par faire partie, même si pour rien au monde tu ne souhaites te geler les doigts et le reste avec les « héros » du roman. Tu te souviens peut-être du recueil de nouvelles de London qui s’appelle « Les enfants du froid », et si c’est le cas, tu vas retrouver dans l’écriture de Vann un lien avec celle de Jack London.

N’oublie pas que dans ma bouche (ou plutôt sur mon clavier), c’est un compliment. Un grave compliment. Parce que Jack London est pour moi au firmament des écrivains, avec quelques autres, et ils ne sont pas nombreux.

Si tu t’attends, à travers ce que je te raconte depuis tout à l’heure, à un roman écolo, t’as failli avoir raison. Juste failli.

Je t’ai pas parlé des personnages.

Des femmes, et des hommes. Juste ça.

Des gens comme toi et moi, malades ou en bonne santé, heureux, ou malheureux, aimant ou haïssant.

Bossant dans des boites merdiques, ou qui ont des boulots sympas, avec l’avenir en bout de tunnel, comme une lumière éclairant ce qui reste à marcher, ou bien aucune perspective de sortir de leurs conditions de ratés, d’exploités…

La vision de Vann sur notre société est triste, bien sûr, mais aussi éclatante de lumière parfois. Cette lumière qui nous permet d’espérer que demain sera peut-être un peu meilleur qu’aujourd’hui. Cette vision qu’il a de ces « Désolations » dont il nous parle et qui nous renvoie à notre condition d’être humain, nés pour mourir, quoique l’on fasse, à plus ou moins long terme.

Certains décident d’accélérer le processus, et d’autres d’en profiter pour vivre.

Ça suffit pour raconter une histoire.

Enfin… ça suffit à David Vann.

Au fait, un point important.

Si t’attends la page 113, comme dans un des romans précédents de Monsieur Vann, tu vas être déçu. Il y a pas de page 113.

Je sais, c’est ballot.

En même temps, je suis pas sûr qu’elle était nécessaire.

Tu vas me dire que contrairement à d’autres, j’ai une fâcheuse propension à rien te raconter du bouquin et que c’est chiant de pas savoir de quoi ça parle…

Je sais, c’est ballot.

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