Dans les angles morts – Elisabeth Brundage

 

Dans les angles morts – Elizabeth Brundage

Quai Voltaire

Si tu te demandes pourquoi je suis tombé sur ce roman, c’est parce que quelqu’un m’a dit que « son libraire lui avait dit que c’était du roman noir de compète » …

Du roman noir de compète, je pense que c’est le moins qu’on puisse en dire.

Tu as deux solutions. La première, c’est que tu le reposes au bout des trente premières pages, parce que t’arrives pas à suivre, et surtout, tu piges pas où l’auteur veut t’emmener.

La seconde, tu t’accroches, parce que tu as le sentiment que tu es face à un roman qui se mérite et que finalement, tu en as un peu assez des trucs faciles qui te font tourner les pages sans réellement te souvenir de ce qu’ils t’ont donné à lire au bout de quelques jours…

J’ai opté pour la seconde solution, et je suis entré dans la maison, principal personnage de cette histoire.

« Dans les angles morts » est donc l’histoire de cette maison, habitée par la famille Hale, puis vendue pour une bouchée de pain après le suicide des parents, à George et Catherine Clare.

Dès les premières pages, le ton est donné, tu es avec George, tu frappes à la porte des voisins, ce soir de tempête, pour leur dire que Catherine est morte, la tête ouverte par une hache, et que Franny, trois ans, a passé sans doute la journée avec sa mère assassinée…

Je te dévoile rien, c’est dans les trois premières pages.

Reste ensuite à comprendre, à travers le récit de chacun des protagonistes de l’histoire, comment Catherine a fini par se retrouver dans cette situation tout à fait inconfortable.

Tu vas donc suivre Eddy, Wade, et Cole, les trois fils Hale, ceux qui ont trouvé leurs parents morts dans leur chambre. Des parents poussés au suicide par les dettes accumulées au fil des années., puis tu vas suivre les personnages rencontrés par les Clare au fur et à mesure du déroulement de l’histoire.

Je sais, t’en connais aussi, des paysans qui se sont décidés à aller voir de l’autre côté d’ici parce qu’ils arrivaient plus à payer les factures. Finalement, quel que soit le pays où tu places l’histoire, il y a des choses qui restent identiques…

Ne va pas imaginer que tu es entre les pages de ce qu’on appelle aujourd’hui un thriller, ou un « page-turner », parce que tu vas avoir tout faux. La qualité de ce roman est au-delà de ces classifications, qui d’ailleurs, à mon sens, ne signifient plus grand-chose aujourd’hui. Roman noir, blanc, ou gris clair, le seul intérêt me semble être les émotions procurées à la lecture, c’est en tout cas la seule chose que j’attends de mes lectures aujourd’hui.

La qualité de l’écriture, donc.

Elisabeth Brundage est un écrivain. Indéniablement. Savoir écrire n’est pas donné à tout le monde, et tu sais comme moi à quel point la déception peut être grande quand tu croises parfois ces zôteurs qui font des piles dans les librairies mais dont tu te demandes s’ils n’ont pas tapé sur leur clavier avec les pieds. Sans parler de ceux dont tu sais, parce que c’est évident, qu’ils sont édités parce qu’ils connaissent machin qui connaît machine…

On est loin de tout ça dans ce roman. C’est une histoire parfaitement maîtrisée, une intrigue ficelée aux petits oignons, comme disait mon grand-père, et qui va te permettre, si tu le mérites, d’apprécier à sa juste valeur les qualités de cet écrivain (commence pas à me causer des accords et des nouvelles règles de masculin-féminin, ça me gonfle).

Pas simple d’analyser aussi justement, et sans jamais tomber dans le néo-psycho-merdique, ce qu’il se passe dans la tête de tous ces personnages que tu vas croiser. Pas simple de te les faire aimer ou détester, de te laisser entrevoir les failles qui existent en chacun de nous, et pourtant, Elisabeth Brundage réussit parfaitement ce pari.

Tu vas également suivre le parcours d’un type que tu as croisé, déjà. Je le sais parce qu’on en a causé, toi et moi, il y a quelques semaines. Tu te souviens du « pervers-narcissique » …

Le « pervers-narcissique » dont tous les magazines à la mode font leurs choux gras depuis quelques années. Et bien tu vas suivre le parcours de l’un d’entre eux.

C’était pas gagné non plus de te raconter ce personnage sans en faire un article de « psycho magazine ». Elle a réussi ça aussi.

Et puis tu vas suivre Catherine.

Je sais, elle meurt au début du roman, mais justement, l’un des paris de cette histoire réside sans doute aussi dans le fait que tu vas oublier qu’elle a une hache plantée dans le crâne au début du bouquin.

Tu vas la regarder vivre, monter avec elle à l’étage de cette maison qui semble par moment la soutenir à travers des phénomènes étranges, des résidus d’amour laissés par celle qui vivait là juste avant elle. Tu vas essayer de comprendre aussi comment font ces mecs qui fabriquent des victimes au fur et à mesure des années qui passent. Tu vas te souvenir de ceux que tu as pu croiser, aimer ou détester. Tu vas entrer dans ces vies qu’Elisabeth Brundage te propose de fouiller, pour arriver, comme elle, à l’inévitable conclusion.

Parfois un peu lourd, parfois difficile à suivre, notamment quand les descriptions des couples de profs et de bourgeois new-yorkais ne semblent pas réellement apporter de cohérence à l’histoire, comme je te l’ai dit, tu vas sans doute devoir mériter ce texte. Le mériter dans le sens où les pages ne vont pas se tourner toutes seules mais tu vas y trouver, j’espère, la moëlle que tu devrais rencontrer dans chacun des livres que tu ouvres.

Tu vas pouvoir y déceler, dans certains passages étonnants, une poésie que tu n’attendais pas et qui pourtant va te laisser la trace des mots parfaitement à leur place.

Toi aussi, tu vas devoir te pencher pour déceler, « dans les angles morts », les mouvements flous mais pourtant si réels, de ceux qui nous accompagnent, au quotidien, dans des odeurs reconnues, dans des bruits ténus, dans des sensations presque physiques, dans des regards croisés sur une photo…

« Les angles morts » où se cachent, comme dans ces illusions créées par un magicien, la noirceur des sentiments, les secrets de famille, les douleurs engendrées par des actes du quotidien de ces femmes qui se sont crues libres mais qui n’étaient finalement que des prisonnières.

Une prison dont on a peint les barreaux en bleu pour laisser croire qu’on regardait le ciel.

Je te conseille de pas passer à côté.

Va un peu marcher sur les quais.

 

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