Dans le ventre du loup – Héloïse Guay de Bellissen

Dans le ventre du loup – Héloïse Guay de Bellissen

Flammarion

Comme tu le sais, je lis rarement des romans classés dans ce que les autres appellent de la littérature blanche, pas parce que je les aime pas, mais simplement parce qu’ils sont classés à un autre endroit de la librairie. Ces appellations d’ailleurs, me filent un peu les abeilles, puisqu’à mon sens, la littérature, ce sont des mots, écrits, jetés parfois, mais des mots qui te laissent des traces, qui laissent des empreintes de pas dans la neige.

Qu’elle soit noire ou blanche, la littérature, franchement, et quant à moi, je m’en tape un peu.

Ma libraire, elle s’appelle Stéphanie, elle s’occupe de la librairie Charlemagne de La Seyne Sur Mer, et elle sait ce que j’aime. Mais surtout, elle tente parfois de m’emmener sur des chemins que je n’aurais pas forcément empruntés, parce que pas dans le rayon où je tourne en général, pas sur les tables que je fouille, et pas dans les collections ou chez les éditeurs que je connais…

En même temps, c’est grâce à elle que j’ai commencé à m’intéresser à Gallmeister et à leur collection NéoNoir, et ça, c’est pas rien. Elle va recevoir David Vann tout bientôt, et ça, c’est pas rien non plus…

C’était le préambule. Tu le sais que je préambule souvent, ça me permet de réfléchir avant d’attaquer la chronique.

« Dans le ventre du loup », ça commence par un prologue. Sans doute grâce à ce prologue que j’ai continué, avec les papilles qui cliquetaient, et que j’ai rencontré Héloïse Guay de Bellissen. Ouais, je sais, quand t’as un nom pareil, faut pas se gourer dans la syntaxe, et ça tombe bien, sa syntaxe est plutôt parfaite.  Il est arrivé quelque chose dans la famille d’Héloïse, quand elle n’était qu’une môme. Quelque chose qui a fracassé sa famille, et dont on a décidé de la tenir à l’écart.

Rien dit, rien montré, pas parlé, pas voulu dire.

Rien.

Avec le rien, tu le sais, il y a deux possibilités. La première, c’est que ça fabrique du rien, même pas des souvenirs, ou des images, ou des sons. Du rien.

La seconde, c’est que ça fabrique des questions. C’est le cas.

Sophie, la cousine d’Héloïse, a été tuée par un loup, quand elle avait neuf ans. Le loup, c’est celui que les journaux de l’époque ont appelé « Le monstre d’Annemasse ».

Les monstres, les loups, c’est pas que dans les contes. Parfois, ils font irruption dans la vraie vie réelle de la réalité.

Le loup qui te surveille depuis l’enfance, caché derrière les arbres, derrière les mots qu’on n’a pas voulus te dire.

Pourquoi aujourd’hui, après trente années, trente années passées à ne pas savoir, à écrire des mots sur les feuilles et sur ses bras, décider de faire vivre ce monstre, comme s’il était la première victime de cette histoire effroyable ?

Parce que toutes les histoires, tous les contes, commencent par « Il était une fois ».

Il était une fois un petit garçon, un môme debout devant sa vie, prêt à suivre les chemins de ses rêves. Il était une fois ce môme, et ce môme a rencontré le loup, tout habillé de noir, et le loup a fracassé ses rêves.

Il était une fois ce jeune homme, qui a grandi dans l’ombre du loup, et qui a éteint les rêves d’une petite fille qu’il a croisée, au détour d’un chemin, dans la forêt sombre où vivait le loup de son enfance.

Le livre, l’histoire, t’emporte en 1986, au moment où Sophie a disparu de la vie d’Héloïse, et tu vas y croiser les amies de Sophie, sa famille, ses voisins, et le monstre. Elle a décidé de nous faire comprendre, ou entrevoir, pourquoi il a suffi d’un autre loup pour que le petit garçon devienne « Le monstre d’Annemasse ».

Puis, en alternance, les visites, et la lecture des comptes-rendus d’audience au tribunal d’Annecy, en 2016. L’ouverture de ces archives qui ont enfermé ce secret pendant toutes ces années, cachés dans des dossiers, dans des mots crus souvent, des mots de flics, de juges, de tribunal.

Il était une fois le petit chaperon rouge.

Écrire.

Écrire cette histoire en tentant de comprendre pourquoi, pourquoi ces non-dits, pourquoi ce silence, pourquoi avoir décidé de mettre à l’écart la petite fille qu’elle était, celle qui a perdu sa cousine Sophie, Sophie à qui elle envoyait des dessins parce qu’elle ne savait pas encore bien écrire…

Tu vas toucher l’enfance avec tes yeux, avec ton cœur, avec les mots qu’Héloïse a laissé sortir de ses tripes, cachés derrière la douceur de la petite fille qu’elle était. Tu vas toucher ce soleil que les enfants te montrent avec leurs yeux à eux, celui qui se cache derrière les larmes.

Tu vas frôler la forêt, sombre et froide, dont tous les enfants ont peur, et tu vas hésiter à y pénétrer.

Alors c’est vrai qu’on est à des bornes de ce que je lis d’habitude, des kilomètres de ces histoires inventées par ceux que je chronique régulièrement, mais finalement, et encore une fois, quand la vie croise les mots déposés sur le clavier, que le loup que tu pensais n’exister que dans les contes a fermé les yeux d’une petite fille, et s’est caché dans les rêves d’une autre pour l’empêcher de grandir, il est des romans sans attaches, ni blancs ni noirs, des romans qui te racontent une histoire, et qui commencent par « Il était une fois » que tu ne dois pas reposer dans le rayon de ta librairie

« Dans le ventre du loup » est un de ces romans-là.

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