Dans la forêt – Jean Hegland

 

Dans la forêt – Jean Hegland

Gallmeister

Me demande pas pourquoi j’ai attrapé ce roman, j’en sais rien non plus. J’ai jeté un œil sur la quatrième parce que devant il y avait un petit mot de la libraire qui disait en gros qu’elle avait plutôt bien aimé le bouquin. C’est pas tellement que je sois influençable, mais j’ai assez tendance à lui faire confiance. Et puis, on va pas se mentir, chez Gallmeister, en général, ils ont plutôt bon goût.

Le roman, il a vingt ans.

Vingt-deux.

C’est pas forcément grave, dans le sens où pour ce genre d’histoire, post-apocalyptique, la date a finalement peu d’importance. Regarde « 1984 ». Attention, me fais pas dire ce que j’ai pas dit. On est pas chez Orwell. On est chez Hegland.

« Considéré depuis sa sortie comme un véritable choc littéraire aux États-Unis. Dans la forêt, roman sensuel et puissant, met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle. »

C’est pas moi qui le dit, t’as compris, c’est l’éditeur.

« Magnifiquement écrit et profondément émouvant, ce roman livre un message essentiel. »

Là non plus, c’est pas moi, c’est le San Francisco Chronicle…

Tu comprends que ça va être chaud si t’aimes pas. Visiblement, le monde entier a dit que ce bouquin-là, c’était un genre de message existentiel dont auquel il fallait pas passer à côté.

J’en ai d’autres, des messages existentiels. Tu te souviens de Stig Dagerman ?

« Quelle pitoyable consolation pour celui qui s’avise que l’être humain doit mettre des millions d’années pour devenir un lézard ? »

Bon. Assez digressé. Je te parle du lézard parce que finalement, dans un monde d’après l’apocalypse, le seul recours pour nous, c’est de devenir des lézards, sinon, on s’en sortira pas. Tu t’imagines face à un ours un peu en pétard parce que tu viens de le réveiller alors qu’il dormait peinard ?

Le livre.

Je veux dire, l’histoire, de quoi ça parle ?

Ça commence avec Noël. Forcément, quand le monde que tu connais s’est cassé la gueule, t’as besoin de références, et les seules références qui vaillent, ce sont les fêtes religieuses. On a que ça depuis deux mille ans. Ce Noël-là, celui dont cause Jean Hegland, y a rien à bouffer. Le truc, d’ailleurs, c’est que les deux sœurs ne sont même pas sûres que ce soit le 25 décembre… Tu vois le bazar comme dirait Arno ? Arno, il aime bien le bazar.

Donc, « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

Ça veut pas dire que les deux incipits sont identiques, mais on n’est pas super loin quand même. Dans le sens où Mère est morte juste après avoir acheté les dernières tulipes disponibles dans le monde. C’est chouette. Ça fait un souvenir à chaque fois que les bulbes tulipeux (néologisme) sortent de terre.

Père non plus s’en est pas sorti. Quand tu te frites avec une tronçonneuse, c’est la tronçonneuse qui gagne. J’ai un pote qui s’en est sorti, mais il est plus balèze que Père. Père et Mère, donc, sont morts. Il reste plus que Nell et Eva. Nell, elle te raconte. Eva, elle danse.

C’est beau.

Je veux dire que c’est bien écrit. La langue est belle, souvent poétique, même si j’y connais que dalle en poésie, j’ai quand même remarqué. Le vieux sachet de thé dont on imagine le goût d’avant la fin du monde, c’est vraiment joli comme image. Genre « la pensée est plus forte que tout ». Il est donc évident que c’est un roman étrange, presque violent à travers les situations décrites avec des mots jolis.

Ouais, Ghislaine, j’explique.

Décrire des situations violentes, c’est à la portée de n’importe quel écrivaillon. Les décrire en te faisant ressentir toute la poésie qui peut jaillir avec le sang qui sort d’une plaie, la beauté des couleurs, le rouge et le noir, c’est pas aussi simple que ça. Donc oui, c’est vraiment bien écrit.

Te faire entrer « Dans la forêt » sur la pointe des chaussons de danse d’Eva, sans avoir peur de ce qu’elle cache, malgré les pièges que cette fin du monde a sans doute cachés au milieu des broussailles, ça non plus, c’était pas gagné.

Ils disent aussi « Nature writing » derrière le bouquin. C’est écrit en petit, j’avais pas vu.

Ça veut dire que l’histoire n’est finalement qu’une anticipation de ce qui va se produire quand on aura foutu le bordel et qu’on pourra plus faire demi-tour. Tu sais, toutes les choses de Perec, celles sans lesquels on ne sait pas vivre. Cette société où l’on consomme pour se prouver qu’on existe.

Là encore, Jean Hegland, t’emporte au-delà de ce que tu crois possible. Vivre sans électricité, par exemple, juste avec la lumière du jour, au creux d’une souche de séquoia, comme vivaient ceux qui nous ont précédé il y a quelques dizaines de milliers d’années. N’oublie pas que la Terre, on l’a épuisée en moins de temps qu’il en a fallu à l’olivier de Roquebrune-Cap-Martin pour devenir un grand-père des arbres…

On est grave balèze, non ?

Est-ce que ce roman te fait réfléchir au fait que tu devrais apprendre, toi aussi, à faire du feu avec pas grand-chose, à apprendre à connaître les plantes, et tous ces savoirs parfaitement inutiles jusqu’à ce que la Nature décide que nous ne sommes qu’une erreur de l’évolution et qu’il est temps de nous casser la gueule ?

Sans doute.

Un passage étonnant, et que je n’ai toujours pas compris, bien que j’y ai réfléchi pendant moult minutes, est lié à un moment d’amour saphique. Qu’est-ce que ça vient faire là-dedans… Rien à voir avec le fait que la littérature érotique m’emmerde (mis à part « Les onze mille verges », monumental), mais c’est juste que je n’ai pas compris les questions que ça pose.

Que des frères et sœurs, seuls survivants, puissent envisager le repeuplement de la planète comme un passage obligé, soit. Mais là, je pige pas le message.

C’était une digression, Ghislaine, juste une digression.

Mais bon.

Le roman a vingt ans. Peut-être des restes de l’opposition à la guerre du Vietnam.

Alors évidemment, la majorité des blogueurs t’explique le « coup de cœur monumental » qu’ils ont eu à la lecture de ce roman, parce que ce roman te « prend aux tripes », et que « la beauté de la langue est juste incroyable »…

Pour tout te dire, les cours de botanique m’emmerdaient, sauf si la prof était particulièrement jolie (je sais…) et là, souvent, j’ai eu le sentiment d’être en cours. Un peu comme si les images poétiques souffraient de ce verbiage et masquaient finalement la pauvreté de la pensée de l’auteur.

De jolies choses, des jolis mots, une jolie langue, mais est-ce que ça fabrique le roman du « message essentiel » ? Je suis pas certain.

Évidemment que j’ai pensé à David Vann. Évidemment que j’ai pensé à « Sukkwan Island ».

Évidemment.

La différence entre les deux romans, c’est qu’ici, le retour à la nature est réussi.

La différence fondamentale entre ces deux romans, c’est que la langue de Vann est violente, crue, et que celle de Hegland n’est que douceur derrière les images.

Elle aurait pu s’enfoncer dans le pathos. Elle a évité cet écueil. Elle te raconte les liens familiaux qui « ne sont pas les liens du sang » comme l’écrivait Bach.

Un manque certain, à mon sens, de psychologie, comme si l’auteur n’avait souhaité qu’effleurer les sentiments humains, sans jamais aller au-delà des idées toutes faites.

Une espèce de superficialité qui a freiné mon enthousiasme à la lecture.

Sympa à lire, mais rien d’exceptionnel. Peut-être ce côté Harlequin que je redoutais à l’achat qui a pris le pas sur ce qui aurait pu être un texte fondamental.

C’est ballot.

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