Aquarium – David Vann

Aquarium – David Vann

Éditions Gallmeister

 

Toi, aussi, parfois, t’as eu cette impression étouffante d’être coincé entre des murs, de ne pas pouvoir franchir la porte qui t’emmènerait dehors, à l’air libre, pour respirer enfin ?

Toi aussi, de temps en temps, t’as eu ce sentiment de ne pas pouvoir sortir de cette pièce étriquée qui ressemblait à la vie dont tu ne voulais pas quand t’étais môme ?

Cette vie où rien n’était à sa place, mis à part ton lit et les monstres qui se cachaient dessous…

David Vann, je l’ai croisé pour la première fois avec « Impurs », le genre de baffe dont tu te souviens pendant quelques mois, voire plus si affinités… Puis j’ai pris un autre uppercut avec « Sukkwan Island », une écriture qui te réconcilie avec les mots distillés par les auteurs de romans noirs. Pas que j’étais vraiment fâché, mais en même temps, ils sont de plus en plus nombreux à surfer sur cette vague sans avoir vraiment les qualités nécessaires. Je vais pas dénoncer, t’as qu’à relire toutes mes chroniques…

Un autre encore, « L’obscure clarté de l’air ». Alors là, évidemment, on touche au roman qui se mérite. Une langue juste parfaite, un mythe revisité au point que tu te prends à imaginer que c’est David Vann qui a écrit la légende des argonautes, et tu refermes le roman en te demandant ce que tu vas pouvoir lire après. Alors bien sûr que tu lis, bien sûr que tu rencontres d’autres perles, de temps en temps, d’autres auteurs qui vont eux aussi te faire tomber du canapé, mais pas tant que ça. Tu sais ce que je veux dire.

« Aquarium », il était posé sur une de mes étagères depuis quelques semaines, mais je n’avais pas décidé que j’allais l’ouvrir jusqu’à ce fameux soir où j’ai découvert les dessins des poissons qui ornent ce texte hors du commun.

Je t’explique.

Caitlin, elle a douze ans, et c’est pas un métier facile d’avoir douze ans à Seattle, quand tu vis avec une mère célibataire, qui conduit des grues sur le port, et qui gagne ce que gagnent les travailleurs précaires un peu partout dans le monde, c’est-à-dire pas grand-chose…

Un appart petit, pour ne pas dire minable, et que dalle à l’horizon, mis à part ses visites quotidiennes à l’aquarium de la ville, en attendant que sa mère la récupère à la sortie de l’école. Heureusement, au milieu des meubles, il y a l’amour de Sheri, la mère de Caitlin. Un amour si grand et possessif qu’il peut parfois devenir étouffant, et que Caitlin, en apnée, doit nager comme une dingue pour remonter à la surface.

Je te raconte rien d’autre, pas la peine, tu liras.

L’écriture de Vann a ce quelque chose d’exceptionnel que tu découvres au fur et à mesure de ses romans. Une capacité singulière à te mettre dans les pattes des secrets de famille, des rapports humains poussés à leur paroxysme, et la violence ordinaire que tu as croisé au milieu des faits divers ou à côté de chez toi, à te laisser entrevoir des rires et des larmes à travers le rideau qu’il n’ouvre que quand il l’a décidé.

Il a dit un jour qu’il ne faisait pas de plan, que son écriture décidait de la vie de ses personnages et que ce roman avait été écrit « d’une page à l’autre ». Que la colère qui habitait Sheri était sans doute identique à celle qu’il avait ressenti à la mort de son père et que ce « conte de Noël » parlait d’amour et de pardon. De pardon presque impossible, sans doute, mais de pardon quand même. Qu’il parlait aussi d’abandon, de lâcheté, de fuite parfois injustifiée sauf par la peur, finalement, face à la maladie ou à la mort.

Un roman presque éblouissant où les poissons qui nagent dans cet aquarium nous semblent être les survivants d’une époque sans doute révolue, une époque où nos rêves d’enfants étaient encore possibles, où le pardon ne se négociait pas, et où nous avancions sur des chemins qui nous emmenaient vers nos rêves de lendemains conformes à ce que nous voulions devenir.

Alors d’aucuns vont te parler des premiers émois de Caitlin, bien sûr, mais je crois pas que ce soit très important. Les féministes et autres anti-trucs vont t’expliquer que David Vann ouvre une porte vers la tolérance et que ça, c’est bien. Sans doute. Mais de là à ne voir que cet aspect, en négligeant le simple fait que l’écriture de Vann est capable de te bouleverser, qu’il s’est glissé dans la peau d’une môme de douze ans et que tu n’as aucun doute quand elle te raconte sa vie, que c’est bien elle qui te parle, qui murmure à l’oreille de Shalini, Shalini qu’elle aime d’amour, comme on aime à douze ans, et parfois plus tard, quand on a grandi mais qu’on a gardé le bonbon qu’on a dans le cœur… n’y voir que ça, c’est ballot.

Il faut aussi y voir un roman sur le pardon. Et c’est pas moi qui le dit, c’est lui… Tu chercheras.

Il y a de la souffrance aussi, une souffrance quasiment insupportable, celle qui va te faire tourner les pages en oubliant de respirer, celle qui va te faire battre des pieds, comme Caitlin, pour remonter respirer à la surface de ta vie, cette souffrance-là.

Il a dit quelque part aussi que ses personnages étaient parfois descendus si bas qu’il avait eu peur de ne pas pouvoir les faire remonter. Je t’ai dit, pas de plan, une page près l’autre, un morceau de vie après l’autre, une respiration après l’autre.

Alors des défauts, sans doute, une gamine de douze ans qui parle parfois comme l’encyclopédie autodidactique de M’sieur Quillet, un style que certains ont qualifié d’ampoulé, une construction littéraire décousue (j’ai lu ça quelque part), mais soyons sérieux, juste une seconde.

Le jour où tous les soi-disant écrivains seront capables de produire ce genre de bijou littéraire, les chroniqueurs aigris pourront émettre ce genre de jugement.

En attendant, et comme disait celui dont je tairai le nom : « Tais toi ! Ne dis rien… »

Et quant à moi, c’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

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