Anne Bourrel – Entretien

 

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Tout le monde tutoie tout le monde. C’est joyeux cette manière directe de s’adresser les uns aux autres. Ça permet aussi d’érotiser le vouvoiement, de lui donner un goût d’objet rare et de mystère.

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir folle ?

Je ne suis pas psychotique. Et je pense être dans la moyenne, côté névrose. Quand j’écris je ne suis pas folle.

Non, je ne suis pas folle.

Et j’espère ne jamais le devenir. Je n’aime pas souffrir.

La folie est une prison et une pathologie alors que l’écriture n’a rien à voir avec la maladie, mais rien du tout et si on ne la pratique pas dans la simple et basse optique de devenir célèbre, elle n’est que LIBERTÉ.

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Moi, ce qui me gonfle – mais me gonfle grave, c’est la prétention. Celle de Bukowski et celles des écrivains qui se pensent uniques et géniaux.

La poésie, je kiffe. J’en lis, j’ai mes périodes, j’aime des auteurs très différents parmi les grands classiques (Garcia Lorca, Henri Michaux) et les contemporains : le livre de Jérôme Leroy « Sauf dans les chansons » par exemple m’a beaucoup plu. J’aime beaucoup et tout particulièrement les poètes sonores comme mon amie Nat Yot qui mérite d’être plus largement lue et entendue.

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petite ? Ou c’est juste du boulot ?

Écrire, peindre, chanter, danser, je crois qu’on le fait parce qu’on a de la vie plein les mains, plein la bouche, plein les yeux, plein les veines et que ça déborde, qu’on veut exister le plus possible, se démultiplier, s’oublier, se retrouver ailleurs, dans des mondes que l’on invente et que l’on offre au regard de l’Autre pour que jamais ça ne s’arrête, cette pure envie d’ÊTRE.

Mais pour passer du vouloir faire à la réalisation du livre, ou du tableau, il faut beaucoup de travail. Il faut être obstiné à dire vrai. Obstinée. Pousser les meubles et les sollicitations, faire le vide autour de soi et se concentrer.

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Je crois que la littérature est multiple. Chaque auteur puise dans ce qui l’anime pour écrire. Certains, comme Hervé Le Corre, se renouvelle à chaque roman. L’écriture colle à chaque histoire. D’autres, comme Yves Ravey (j’aurais tellement aimé qu’il ait le Goncourt cette année) creuse leur sillon, restant à chaque fois au plus près de leur musique propre. Il y en a même qui écrivent de l’autofiction : c’est dire si tout est possible. (Doubrosky, lisez Serge Doubrosky et Son livre brisé)

La littérature se fait et je n’ai que du bien à en dire.

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

C’est ce qui s’appelle travailler, oui. Faire et refaire. Gommer. Reprendre. Ajouter des strates. C’est à mon avis la différence entre un écrivant – celui ou celle qui participe à des ateliers d’écriture et/ou écrit pour son plaisir – et un écrivain – celui ou celle qui écrit pour être libre et fantasme un lecteur idéal à qui il dédie plus ou moins, et plus ou moins consciemment, ce qu’il fait.

Ceci dit, l’écrivain a parfois des fulgurances (à force de travail) et il arrive (Ô miracle) qu’une ou deux pages se déroulent sans nécessiter de retouches. Très rare et très jouissif.

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Cette fausse modestie encore… comme si être inculte rendait génial… Et Borges ? On y pense à Borges ?

Je ne sais pas si ma base est solide, mais je ne renierai jamais mes années à l’université. Bien au contraire, je les ai vécues dans une grande euphorie : écouter parler de littérature, avoir du temps pour lire, écrire des essais, j’aimais ça. J’ai choisi les lettres modernes, mais j’aurais certainement préféré « écriture créative » si cela avait existé dans les années quatre-vingt-dix.

Ça m’aurait fait gagner du temps pour trouver mon écriture, ma voix, ma musique et peut-être aurais-je eu une meilleure connaissance du monde éditorial dès mes débuts.

J’ai entendu dire qu’aujourd’hui quelques universités en France avaient ouvert des départements de création littéraire (Paris 8, Aix-en-Provence, Cergy Pontoise…). C’est une bonne nouvelle. Ne vous inquiétez pas, chacun y prendra ce dont il a besoin.

Et je pense à un aspect non négligeable : si l’université pouvait employer des auteurs à enseigner ce qu’ils savent faire, au moins cela permettrait à quelques-uns d’avoir un salaire décent. Mais oui ! Pourquoi pas ?

Tu veux que je développe ?

Et puis quand on pense qu’un auteur comme Donna Tartt est passée par les bancs de l’université, ça laisse rêveur. Ça fait même envie. Elle a suivi le cursus de creative writing au Bennington College dans le Vermont ; ce qui ne l’a pas empêchée (bien au contraire ???) d’écrire des romans originaux qui ne ressemblent à aucun autre.

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

Nous entrons dans vos maisons, vous pensez nous connaître, vous voulez devenir nos amis, vous nous tutoyez comme vous tapez sur l’épaule de votre collègue de bureau, nous vous appartenons. Vous le croyez.

Vous confondez ce que nous écrivons avec qui nous sommes.

Nous jouons avec vous sur les frontières : je parle de moi ou pas quand j’écris ?

Mais comme vous, nous sommes une mosaïque de moi. Moi au pluriel. Et nous recomposons sans cesse cette mosaïque, nous (vous et moi) sommes changeants et insaisissables.

Cette matière impalpable et mouvante, l’écriture cherche à la fixer. Un personnage est un être non existant que nous fabriquons avec des éclats de nos vies. Parfois nous venons dérober chez vous quelques morceaux de verre.

Et vous adorez cela.

Je parle de vous dans mes livres. De votre déclin comme de vos beautés. Je suis avec vous, tout le temps, tout le temps, mais je vous observe.

Dedans, dehors, celui qui écrit est à cheval sur le monde. Le cul entre réel et imaginaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *