Amélie Antoine – Entretien

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir folle ?

Faut-il avoir un besoin viscéral d’écrire pour être écrivain ? Je l’ignore. Je trouve que tout dogmatisme sur l’écriture n’a pas de sens… Est-ce que je deviendrais folle si je cessais d’écrire ? J’espère que non ! Pour être honnête, je pourrais envisager de ne plus écrire, je pense – d’autant que la phase de « rédaction » n’est pas (toujours) un plaisir pour moi. En revanche, mon esprit est en permanence centré sur l’invention d’histoires ou de personnages, au point que c’en est parfois fatigant, voire angoissant. Tout est matière, tout le temps. Quand je suis coincée sur un élément d’un scénario, mon esprit est entièrement focalisé dessus, en ébullition jusqu’à ce qu’il y ait un déclic. Dans la phase de création de l’histoire puis d’écriture, mes personnages sont aussi présents dans ma vie que les membres de ma famille ou mes amis… Alors si on prend en compte ces éléments, j’aurais peut-être plus tendance à dire qu’imaginer des intrigues me rend parfois dingue que l’inverse !

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

En écrire, c’est extrêmement rare. En lire aussi. Et pourtant, je crois que c’est la poésie qui m’a d’abord fait aimer la littérature, quand j’étais plus jeune. Prévert, Baudelaire, Rimbaud, surtout… Dernièrement, je suis tombée sur un recueil de poèmes en prose qui m’a beaucoup touchée et m’a donné envie de relire davantage de poésie : Lait et miel de Rupi Kaur.

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petite ? Ou c’est juste du boulot ?

J’ai du mal à croire à l’inné. Notamment parce que je suis persuadée que plus on écrit, plus on progresse, que ce soit en termes d’écriture ou de construction d’intrigues. Et aussi, plus on lit, plus on absorbe des choses assez intangibles qui nous inspireront, qui forgeront notre univers plus tard… Bref, pour écrire, je crois qu’il faut lire, puis écrire, encore et encore. Travailler, s’acharner jusqu’à sentir qu’on est sur la bonne voie, qu’on touche du bout des doigts ce que l’on a au plus profond de soi…

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

J’en pense qu’on vit dans une société où il faut à tout prix coller des étiquettes aux artistes, pour ensuite pouvoir les ranger bien sagement dans une boîte. Tout est fait pour qu’un artiste (qu’il s’agisse de la musique, de la littérature, etc) fasse toujours la même chose, pour qu’il devienne une marque, quelque chose de sécurisant, de rassurant. « Tiens, je vais acheter le dernier roman d’Untel », parce que je sais à l’avance ce qu’il y aura à l’intérieur.

Tout est fait pour ça.

Je crois qu’il faut tout faire pour lutter contre. Quitte à ne jamais émerger, à ne jamais faire un best-seller, à ne jamais être courtisé de partout.

Il faut se battre pour écrire ce qu’on a en nous, sans se soucier d’entrer dans un moule que d’autres se seront empressés de nous forger sans qu’on leur ait demandé quoi que ce soit.

Je crois que ça, c’est juste. Écrire ce dont on a envie ou besoin, et pas ce que d’autres attendent. Parce qu’à la fin, ce qui reste, ce sont les mots. Rien d’autre. Pas les mises en place en librairie, pas les coupures de presse, pas les publicités dans les magazines… Les mots, les personnages. Ce sont eux qui ont de l’importance.

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Non. Je devrais peut-être, mais non. Sans doute parce que ce qui m’est essentiel, précieux, c’est de raconter l’histoire qui a grandi en moi pendant des mois, c’est de donner vie à des personnages qui sont devenus si omniprésents qu’il faut les extraire de moi pour retrouver de la place. Les mots s’alignent au fur et à mesure, dans une sorte de fébrilité parce que j’ai besoin d’être débarrassée de ce que j’ai inventé, et je retravaille très peu le texte ensuite. Je rajoute des scènes, j’en tronque certaines, mais je travaille peu sur le « style » en tant que tel…

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Je serais bien incapable de répondre à cette question, étant donné que je n’ai jamais participé à un atelier d’écriture ou à quelque chose s’en rapprochant… Je ne sais pas si on peut apprendre à quelqu’un comment se lancer dans l’écriture d’un roman. Il y a sans doute des conseils, des astuces, mais je ne suis pas certaine que l’imagination (ou du moins l’envie d’imaginer) s’enseigne…

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

Inventer des histoires, c’est une façon de s’extraire du réel. De prendre ses distances avec le monde qui nous entoure, de rester, d’une façon très personnelle, en décalage. Alors oui, autant j’adore avoir des retours de lecteurs sur mes romans, autant je me sentirais très mal à l’aise si on commençait davantage à s’intéresser à moi qu’à mes histoires et mes personnages !

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