Alex Taylor – Entretien

 

On va se tutoyer, Alex, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Il y a un moment que je ne me suis pas senti proche de devenir fou. Pour moi il y a là quelque chose d’un peu puéril : l’idée selon laquelle les écrivains doivent être légèrement allumés pour être bons. Ils doivent être acharnés, obsessifs et poussés par la haine. Je ne considère pas ça comme de la “folie”, mais plutôt comme une nécessité pour celui qui suit une vocation. Pour moi, les écrivains véritablement fous sont illisibles. De même qu’on n’aurait pas envie d’écouter trop longtemps les délires des résidents d’un asile, on prend vite la fuite devant les pages de ces auteurs.

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Je n’écris pas de poésie, mais j’en lis assez souvent. Quand c’est bien fait, c’est la forme d’art la plus élevée. La bonne poésie éclipse aisément la bonne prose. J’aime l’exactitude de la poésie, la précision, la surprise et le délice des formulations inventives. Choses que vous ne trouvez pas beaucoup dans les romans. J’adore la poésie de James Dikey, de Robert Penn Warren, de Richard Wilbur, et de beaucoup d’autres. Bukowski a raison de dire qu’on trouve trop de mauvais poèmes aujourd’hui, surtout quand ils se veulent politique. W.H Auden dit que “la poésie ne fait rien”. Il a raison dans le sens où la poésie ne sauve personne, ne nourrit pas les affamés, ne traite pas les souffrants, ni n’habille les plus démunis. C’est une manne pour l’âme, qui est cachée à nos yeux endurcis.

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. » (à John Fante)

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Quand j’étais tout jeune, disons cinq ou six ans, mon grand-père a développé un mélanome au visage. Vouant un profond mépris aux hôpitaux et aux médecins, il a sollicité l’expertise d’un guérisseur du coin, ce qu’on appelle dans le Kentucky un “wood witch”, un sorcier de la forêt, du nom de Blackman Snell. L’homme était d’ascendance allemande, et avait glané chez ses ancêtres teutons une connaissance encyclopédique des remèdes homéopathiques, des onguents, des baumes et de ce genre de choses. Il n’avait aucune formation officielle. Pour autant que je sache, la mémoire lui tenait lieu de seul tuteur. Mon grand-père le tenait en haute estime, et il m’a autorisé à l’accompagner pour lui rendre visite par une soirée glaciale de novembre. Nous avons roulé une bonne heure sur des routes désertes et sinueuses jusqu’à arriver à une masure délabrée. Une fois à l’intérieur, nous avons été accueillis par Blackman Snell, un homme à la carrure d’ours avec une longue barbe en nid d’aigle descendant de son visage. Il a conduit mon grand-père dans la cuisine pour commencer le “traitement” de son cancer. Pendant ce temps, j’observais dans un coin. Il a appliqué une sorte de pâte sur le visage de mon grand-père avec une plume de coq, puis il lui a donné des instructions précises sur la manière dont le cataplasme devrait être réappliqué chaque semaine. Et puis, comme s’il me voyait pour la première fois, M. Blackman Snell a eu un brusque sursaut et il a fixé son regard sur moi. Lentement, il s’est approché de moi. Il a mis ses mains sur ma tête et, j’ignore si c’était un ordre ou une prière, il a répété les mots “vis pour toujours”. Vis pour toujours. C’était mon baptême. Je pense qu’une bonne partie de ma vie d’écrivain commence avec cette incantation. Vis pour toujours. Il se peut que cet homme ait planté quelque chose en moi que je ne commence à comprendre que maintenant.

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

En ce qui concerne la forme, je pense que trop de poètes contemporains la délaissent. Cela les dessert gravement, eux et leurs écrits. Les diatribes et les jérémiades ont leur place. Mais l’économie du langage entre “neuf rangées de haricots”, pour paraphraser Yeats, est un appel puissant à garder de l’ordre au milieu du chaos. Ceci étant dit, je ne suis aucune tendance ni aucune école. Ce serait la mort de l’écrivain.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Je ne déchire pas les rideaux, mais je joue avec des couteaux et des armes. Je me considère comme un moine, sobre l’essentiel du temps. La solitude de l’écriture exige que nous revenions au monde par le biais du danger. Certains trouvent le danger dans l’alcool. Moi, je le trouve dans l’acier et les armes à feu.

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Je n’éprouve que du mépris pour les cours de création littéraire. L’écriture n’est pas un processus démocratique. Elle ne peut être institutionnalisée, même si certains qui se proclament “écrivains” devraient l’être eux-mêmes. Bien qu’ayant moi-même suivi un programme de création littéraire, j’ai plutôt vécu ça comme une extension de l’adolescence. J’ai un peu appris – j’ai surtout appris comment détester avec ardeur. Au bout du compte, ces “cours” conduisent à la chambre à gaz du conformisme. Peu de gens qui en sont issus ont le courage de dire quelque chose de nouveau, de brillant, ou même de simplement vrai. Ces dernières années, les programmes de création littéraire sont devenus des enclaves hyper-puritaines. Les nouveaux pharisiens veulent mettre à bas le canon, mais ce par quoi ils cherchent à le remplacer n’est rien d’autre que de la poésie de bas étage.

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société́ sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

Les meilleurs écrivains sont habités par une tension qui leur ronge le cœur. Ils détestent et adorent l’attention tout à la fois. Dans un sens, c’est un grand honneur que tu portes suffisamment d’intérêt à mon travail pour me poser ces questions. Dans un autre, cela crée chez moi une crise de nausée dyspeptique. Je me retrouve à éructer ces grandes vérités. Attention, je ne renie rien de tout ça. Mais pose-moi les mêmes questions demain, et mes réponses pourraient être tout à fait différentes.

Quand j’étais jeune, je voulais être publié dans le monde entier. Maintenant que je suis un peu plus âgé, j’ai l’impression d’écrire davantage pour le plaisir discret et délicieux des mots, le doux sucre du langage. Et toujours pour la rencontre avec les créatures monstrueuses qui habitent tous les mythes, toutes les légendes enfouies qu’il reste à exhumer.

J’espère que ces réponses correspondent à tes attentes. Merci pour cette interview.

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